NÉGOCIATIONS AVEC SAINT-DOMINGUE
spéculent point à la Bourse et se contentent de vivre du revenu de leurs inscriptions, ceux entre les mains de qui ces inscriptions (pour me servir du langage de la Bourse) sont classées ne convertirent point. Le 3 pour 100, pendant les huit premiers jours du mois d'août, ne dépassa pas le cours de 75 à 75,90 ; puis, dans le reste du mois, tomba avec une incroyable rapidité, d'abord à 73, puis à 72, 71 et 70. A la fin de novembre, il était à 62. En décembre on s'estimait très heureux de le voir se relever à 63, 64 et 65. Le 5 pour 100 était en même temps retombé au-dessous du pair, et à la fin de décembre ne valait plus que 95 ou 96.
Pour M. de Villèle, l'échec était complet; c'était toute sa combinaison renversée. On ne peut s'empêcher d'admirer le sang-froid et la fermeté avec lesquels il fit tète à l'orage. La situation devenait chaque jour plus difficile, l'opposition triomphait, ses journaux redoublaient leurs attaques, leurs railleries. Le président du conseil avait pu s'apercevoir que tous ces embarras avaient porté atteinte à son crédit sur l'esprit du Roi. Il était impossible que l'homme politique se dissimulât la vivacité des colères dont il allait être assailli de la part de ceux qui voyaient s'évanouir l'espoir de cette indemnité intégrale, promise avec tant de légèreté. La déception était amère. Les receveurs généraux victimes de leur obéissance, les capitalistes qui avaient suivi l'impulsion qu'on leur avait donnée avec tant d'assurance, rendaient tous le ministre responsable de leur déconvenue.
Un moment M. de Villèle se flatta de trouver un allégement à ces embarras et le moyen d'indemniser ceux qui avaient le plus souffert de Tavortement de ses combinaisons, dans l'arrangement qui se concluait avec Tile de Saint- Domingue ; nouvelle illusion ! Au mois d'août, il avait repris les négociations interrompues avec le gouvernement d'Haïti. Il avait cru devoir déclarer aux ministres étrangers que, si jamais la France consentait à reconnaître Tindéperidance
de son ancienne colonie, ce ne serait qu'après que les grandes puissances se seraient mises d'accord sur les États de l'Amérique du Sud. Ce qu'il voulait au fond, c'était non pas reconnaître l'indépendance, mais la donner sous certaines conditions. Le Roi avait rendu secrètement, le 17 avril, une ordonnance ainsi conçue : « Vu les articles 14 « et 73 de la Charte, voulant pourvoir à ce que réclame le « commerce français, les malheurs des anciens colons de « Saint-Domingue et l'état précaire des habitants actuels « de cette île, nous avons ordonné et ordonnons ce qui « suit : — Art. 1". Les ports de la partie française de Saintce Domingue seront ouverts au commerce de toutes les « nations; les droits perçus dans ces ports, soit sur les « navires, soit sur les marchandises, tant à l'entrée qu'à la « sortie, seront égaux et uniformes pour tous les pavillons, « excepté le pavillon français, en faveur duquel ces droits « seront réduits de moitié. — Art. 2. Les habitants actuels <c de la partie française de Saint-Domingue verseront à la « Caisse des dépôts et consignations de France, en cinq « termes égaux, d'année en année, le premier échéant le « 31 décembre 1825, la somme de cent cinquante millions « destinés à dédommager les anciens colons qui réclame- « ront une indemnité. — Art. 3. Nous concédons à ces con- « ditions par la présente ordonnance, aux habitants actuels « de la partie française de l'île de Saint-Domingue, l'indé- « pendance pleine et entière de leur gouvernement, et sera (c la présente ordonnance scellée de notre grand sceau. »
Cette pièce est étrange ; sous prétexte d'accorder ce qui en fait existe déjà, on dispose et ordonne pour l'avenir, dans un pays dont on déclare le gouvernement indépendant.
Le premier paragraphe de l'article 1*' ouvrait les ports de l'ile au commerce de toutes les nations, et le second le rendait impossible. Comment les pavillons autres que celui de la France auraient-ils pu supporter la concurrence avec