‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 19 sur 241 · MISSION DE M. DE MACKAU A SAINT-DOMINGUE · texte numérisé non relu

MISSION DE M. DE MACKAU A SAINT-DOMINGUE

celui qui ne devait payer que la moitié des droits qui leur étaient imposés 1 •

Le deuxième article imposait au gouvernement de Saint- Domingue le payement d'une somme de cent cinquante millions. Comment M. de Villèle avait-il pu oublier que pendant qu'il faisait partie du ministère Richelieu, M. Portai, alors ministre de la marine, avait réuni les documents les plus positifs sur la véritable situation du gouvernement d'Haïti? Il s'agissait alors aussi de traiter avec lui; on voulait savoir ce qu'il était possible de lui demander. Or, il était résulté de ces documents officiels que le trésor qu'on prétendait accumulé entre les mains de ce gouvernement n'existait pas. M. de Villèle avait vu tous ces documents. Comment pouvait-il prétendre obtenir cent cinquante millions d'un pays où la culture avait souffert dans les dernières années, surtout la culture de la canne à sucre, la plus productive de toutes, devenue presque partout impraticable, attendu l'impossibilité d'y assujettir les nègres? Le seul revenu sur lequel le gouvernement d'Haïti pût réellement compter était celui de ses douanes, et on le forçait de diminuer de moitié les droits dont ce revenu se compose !

M. de Mackau, capitaine de vaisseau, fut chargé de porter l'ordonnance à Saint-Domingue, de la communiquer au président Boyer et de la faire accepter ; car on ne peut donner le nom de notification à une telle pièce. Aux objections faites par le président Boyer, à la déclaration qu'il était hors d'état de remplir les obligations qu'on lui imposait, que jamais il ne pourrait payer les cent cinquante millions, M. de Mackau répondait par la menace du blocus immédiatement effectué par l'escadre française arrivée en vue de Port-au-Prince. Cette menace, à la fin, produisit son effet, et le 11 juillet, le président et le Sénat prirent le parti de se soumettre. Le président Boyer n'était pas un homme sans lumières, et il ne put lui échapper que le seul

résultat certain de cette soumission était la reconnaissance immédiate de l'indépendance de son île; que cette indépendance, une fois reconnue, entrerait sans contestation dans le droit public des nations, et qu'il ne dépendait plus de la France de retirer sa concession, alors même que les conditions sous lesquelles elle était accordée ne s'accompliraient pas; alors aussi d'autres intérêts que ceux du gouvernement d'Haïti se trouveraient engagés, entre autres ceux de l'Angleterre et de l'Amérique. M. de Mackau revint en France avec trois envoyés du gouvernement haïtien ayant mission de négocier l'emprunt indispensable pour assurer le payement de la contribution. M. de Villèle, qui voulait procurer aux banquiers, aux capitalistes engagés sur sa foi dans la conversion des rentes, un dédommagement des pertes qu'elle leur faisait éprouver, avait stipulé que l'emprunt serait fait à Paris et qu'on en traiterait avec des capitalistes français. Ce fut en vain que les députés d'Haïti reçurent de Londres les offres les plus positives et presque l'assurance de pouvoir traiter, si cela leur convenait, pour la totalité des cent cinquante millions, il leur fallut subir la loi qui leur était imposée.

M. Portai avait en vain conjuré M. de Villèle de réfléchir; l'affaire pouvait n'être pas aussi bonne qu'il paraissait le croire; il serait d'autant plus à propos d'en laisser courir les chances aux capitalistes anglais qu'on aurait ainsi un excellent moyen d'engager leur gouvernement à ne rien faire qui dût contrarier l'arrangement que la France venait de conclure avec son ancienne colonie. Il fut inflexible, et la négociation eut lieu sur la place de Paris, pour les trente millions avec lesquels devait être payé, au 31 décembre, le premier terme de la dette d'Haïti. Les députés avaient d'abord annoncé la prétention de ne pas traiter au-dessous de 90 pour 100, et une première adjudication n'ayant donné que 76, ils furent trop heureux d'accepter le prix de 80 francs que M. de Villèle leur fit accor-

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