LES EX-MINISTRES A VINCENNES
jamais pénétré. Du donjon de Vincennes je ne connaissais que ce qu'on laissait visiter aux curieux : la chambre où le grand Condé aA-ait été enfermé et celle où Mirabeau avait écrit à Sophie les lettres brûlantes qu'on a publiées.
Ce fut avec la plus pénible émotion que j'entendis le bruit des verrous et aperçus derrière la lourde porte du cachot M. de Polignac. Je n'avais eu avec lui que de bons rapports; dix-huit mois auparavant, il me faisait offrir d'être ministre avec lui! Il supportait sa captivité avec beaucoup de calme et une sérénité qui ne manquait pas de dignité, fort différent en cela de M. de Peyronnet, qui avait contre la prison des éclats d'indignation affectes dont je fus peu troublé. Je me souvenais avec quelle implacable dureté il avait frappé ses adversaires dans le moment de sa puissance, et quelle insensibilité il avait montrée pour les misères semblables à celles dont il gémissait. Nos dissentiments politiques avaient, pendant la durée de son premier ministère, donné à ses rapports avec moi un caractère d'aigreur que je n'avais rencontré chez aucun de ses collègues. Il avait usé envers mes amis de procédés dont j'avais été profondément blessé; j'étais cependant bien décidé à tout faire pour qu'il fût convaincu que j'avais tout oublié. M. de Chantelauze témoignait une grande résignation, et sa figure maladive inspirait une vive sympathie. M. de Guernon, qui depuis a eu une excellente tenue, venait d'éprouver des souffrances assez vives; l'impression qui lui en était restée avait pu un moment faire craindre qu'il ne tombât dans une sorte de désespoir. Il se plaignait très vivement des entraves apportées à ses libres conversations avec sa femme et les personnes qui avaient obtenu la permission de le visiter.
D'accord avec mes collègues, je dois ajouter avec l'asseur timent des commissaires de la Chambre des députés, je fis en faveur des détenus tous les arrangements qui pouvaient être compatibles avec la sûreté de la prison. Je me con-
certai sur tous ces détails avec le général Daumesnil, gouverneur (le la place. Outre la garde militaire du château, qui se conipos£dt de deux bataillons d'infanterie de ligne et d'un régiment d'artillerie à cheval, le commandant général de la garde nationale de Paris y envoyait chaque jour un fort détachement qui non seulement couvrait les approches du donjon, mais dont une partie occupait des postes dans la cour intérieure, afin d'avoir le moyen de s'assurer de l'existence des prisonniers aux heures où la promenade leur était permise.
L'interrogatoire de M. de Polignac dura sept heures et occupa tout le premier jour. Le second fut rempli par l'interrogatoire de M^. de Peyronnet et par celui de M. de Chantelauze; le troisième, enfin, par celui de M. de Guernon-Ranville.
J'avais, de concert avec M. de Bastard, donné aux interrogatoires la plus grande latitude; il ne fallait pas qu'on pût dire que les commissaires avaient négligé une seule des voies qui pouvaient s'olTrir aux accusés pour se défendre. Comment avait été amenée la formation première du ministère du 8 août? quels étaient les motifs des changements successifs opérés dans ce ministère? comment avait été suscitée la résolution de dissoudre la Chambre des députés et de recourir à de nouvelles élections? comment était venue, sur le vu de ces élections, et par qui avait été suscitée la pensée des ordonnances du 25 juillet? quelle part chacun avait-il eue au projet, à la rédaction, à l'adoption de ces ordonnances? n'aurait-il pas été bien compris qu'elles constituaient un véritable coup d'État? de quel moyen était-on convenu pour en assurer l'exécution? comment avaient été prises les résolutions qui avaient amené la mise en état de siège de la ville de Paris et les désastres des trois journées? par qui avaient été donnés les ordres qui avaient tout décidé pendant ces trois journées? de quel côté avait été la première agression? comment, par qui.