‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 189 sur 241 · INTERROGATOIRE DES EX-MINISTRES · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE DES EX-MINISTRES

par quels motifs avaient été repoussées les propositions de paix qu'avaient apportées à Tétat-major des Tuileries, dans la journée du mercredi, un certain nombre de députés? Le Roi avait-il été exactement informé des événements, des malheurs sans nombre qui accablaient la capitale? s'il avait été induit en erreur à cet égard, à qui fallait-il en attribuer le tort? qu'est-ce qui s'était opposé jusqu'à la fin à ce qu'il écoutât les vœux, les doléances de ses sujets, et leur accordât les justes satisfactions auxquelles ils avaient droit?

Puis nos questions portèrent sur l'affaire des incendies, à propos de laquelle le rapport de la commission de la Chambre des députés faisait peser sur le gouvernement des soupçons qu'il fallait éclaircir. Sur ce point, les prévenus eux-mêmes avaient pris les devants en réclamant, même par la voie des journaux, la plus sévère enquête. Mes questions étaient posées sans nulle malveillance, sans nul désir d'embarrasser ou de troubler les accusés; mais quelles pitoyables réponses! des dénégations manifestement démenties par les faits : les ordonnances n'étaient pas un coup d'État j et le pouvoir de les rendre était toujours justifié par l'article 14 de la Charte.

Ce qui fut plus fâcheux encore, c'est le système dont M. de Polignac prit l'initiative et que ses trois collègues adoptèrent sans hésiter. La ville de Paris ayant été mise en état de siège, les ministres, à partir de ce moment, n'étaient plus responsables de rien, n'avaient plus rien à ordonner, à prescrire. Ils étaient venus à l'état-major des Tuileries pour être mieux informés des événements et nullement pour les diriger. Tous les reproches, à partir de ce moment, devaient donc, suivant eux, se reporter sur le maréchal Marmont. Ils croyaient en pouvoir faire impunément leur bouc émissaire; en conséquence de ce fait si grave de la mise en état de siège d'une capitale, M. de Polignac affirmait que ni lui ni ses collègues n'en avaient en aucune manière entrevu les conséquences. Quant aux

ordres qu'il avait personnellement donnés comme ministre de la guerre par intérim, pour les mouvements préalables et les rassemblements des troupes, il avait beau jeu quand il invoquait l'insuffisance des dispositions prises. Il était malheureusement avéré que son incurie devait s'expliquer par la confiance où il s'était complu que nul obstacle ne s'opposerait à l'exécution de ses plans, qu'il n'avait à craindre que la sédition de quelques centaines de misérables dont auraient aisément raison trois ou quatre escadrons de gendarmerie.

Lorsque je posai la question de l'influence que le Roi lui-même pouvait avoir exercée sur ses ministres, quand je leur demandai s'ils avaient été contraints par cette autorité souveraine, ils s'imposèrent dans leurs réponses un devoir de délicatesse dont aucun d'eux ne s'écarta et couvrirent le Roi.

Malgré les dénégations de M. de Polignac, il ressortait de tous les faits établis par l'enquête, aussi bien que par les réponses de ses collègues, qu'il avait entretenu avec persévérance Charles X dans l'erreur sur la gravité de la situation, et que depuis le commencement de la crise, c'est-à-dire depuis le mardi soir 27, tout le pouvoir avait été concentré dans ses mains. II avait sur toutes choses agi souverainement et sans les consulter. A toutes les difficultés d'une situation si périlleuse, les quatre ministres joignaient celles qui devaient résulter de leur désaccord. D'un côté, M. de Polignac et M. de Chantelauze, qui avaient certainement la plus grande part dans les faits énumérés; de l'autre, M. de Peyronnet et M. de Guernon- Ranville, entraînés fort au delà de ce qu'ils avaient prévu et voulu l'un et l'autre. Ils ne pouvaient cacher l'amertume qui existait au fond de leurs cœurs contre ceux qui les avaient perdus.

Notre triste tâche accomplie à Vincennes, nous eûmes à nous occuper, au palais du Luxembourg, de l'audition

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des témoins, au nombre de quatre-vingt-cinq, plus huit entendus par commission rogatoire. C'était inutile, car l'affaire n'avait rien de caché; le principal délit, le délit fondamental, celui de la signature des ordonnances de juillet, n'avait-il pas un degré d'authenticité dispensant de toute recherche? Ce n'était donc pas aux juges qu'il y avait, dans la réalité, quoi que ce fût à apprendre; mais une instruction complète, approfondie, était nécessaire pour calmer l'opinion publique.

Les témoins à charge vinrent raconter dans les plus minutieux détails les combats livrés dans les rues, avec les circonstances que chacun jugeait les plus propres à faire ressortir la culpabilité de ceux qui les avaient provoqués. Un point resta obscur : de quel côté venait la première agression? L'un des témoins qui avaient le plus étudié la question, M. Plougoulm, avocat chargé par la commission municipale d'écrire une notice sur les faits qui s'étaient passés dans les journées des 27, 28 et 29 juillet, déclara qu'il lui paraissait certain que les hostilités avaient été commencées devant l'hôtel du ministre des affaires étrangères, par les pierres lancées par le peuple sur les gendarmes. Mais cela avait lieu le mardi soir, et les véritables hostilités, qui n'eurent lieu que le mercredi, me semblent avoir été entamées sur la place du Palais-Royal par une cliarge de cavalerie contre un rassemblement populaire de gens criant : Vive la Charte! A bas les ministres ! Us attachaient aussi une grande importance à ce fait que les sommations légales n'avaient pas précédé l'emploi de la force. Tout disparaissait devant ce fait indéniable de la solennelle violation de la Charte par les ordonnances du 25. Ceux qui avaient pris la téméraire résolution de les publier étaient certainement décidés à en poursuivre l'exécution par tous les moyens de force qui seraient en leur pouvoir. Us entraient par ce seul acte dans un état de guerre; la légalité devait des deux parts être nécessairement mise de côté.

C'était pour les témoins une si belle occasion de se produire, de parler de soi! Il fallut subir le long défilé des hommes empressés à signaler les importants services qu'ils avaient rendus au peuple. Nous ne pouvions, sans être accusés d'empêcher la vérité de se faire jour, arrêter le flot des narrations confuses et inutiles ; ce fut une des plus pénibles obligations de notre fatigante tâche.

Les plus importantes dépositions furent celles des députés Laffîtte, général Lobau et général Gérard, venus le 27 juillet au quartier général du maréchal Marmont, et dont M. de Polignac avait fait repousser l'intervention ; puis celles des deux aides de camp du maréchal Marmont, constatant les efforts faits par lui pour éclairer Charles X, efforts dont M. de Polignac avait évidemment empêché l'effet; enfin celle de M. de Sémonville, qui, plus qu'aucun autre, fît ressortir l'obstination de M. de Polignac et montra à quel point il avait été difficile de lui faire abandonner la partie. Plusieurs officiers généraux commandant les corps de la garde dans les trois journées avaient été assignés, mais ils avaient pris le soin de s'éloigner et envoyèrent des excuses plus ou moins bien fondées que nous acceptâmes sans difficulté.

L'instruction porta sur les incendies de Normandie. Elle ne révéla pas le moindre fait à la charge des ministres; il fut au contraire démontré que cette calamité leur avait causé les plus vifs soucis, et qu'ils avaient tout fait pour la faire cesser. Il était cependant indispensable que cette recherche eût un grand éclat, d'abord pour calmer les imaginations, puis pour arrêter les soupçons généralement répandus et apaiser l'émotion populaire. Nous fîmes venir de toutes les cours dans le ressort desquelles ces incendies avaient donné lieu à des instructions, les dossiers ainsi que la correspondance des procureurs généraux avec le ministère. Nous reçûmes les dépositions des commandants de gendarmerie qui s'étaient trouvés sur les lieux, des officiers

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