‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 190 sur 241 · AUDITION DES TÉMOINS · texte numérisé non relu

AUDITION DES TÉMOINS

généraux commandant les troupes. Nous fîmes transférer à Paris deux jeunes filles convaincues, condamnées, et dont Tune surtout avait, avant et depuis sa condamnation, paru un moment disposée à faire d'importantes révélations. Nous les interrogeâmes longuement et à plusieurs reprises. Celle que déjà deux fois on avait crue ébranlée parut encore, sur nos instances pleines de douceur, prête à tout déclarer, lorsqu'elle fut prise d'une attaque de nerfs à la suite de laquelle il fut impossible d'en rien tirer. C'était le même dénouement que celui qui avait eu lieu devant la cour d'assises. Il nous parut vraisemblable que l'aveu auquel elle ne pouvait se décider devait concerner un bomme qu'elle aimait et qui avait dû être l'instigateur de son crime. Il fallut ensuite entendre un misérable, nommé Berné, escroc, voleur, déjà condamné une fois à la prison, qu'il avait subie à Bicétre. Sa peine avait été abrégée, grâce à l'intérêt qu'il avait su inspirer, à force d'hypocrisie, à quelques personnes pieuses. Il se trouvait de nouveau détenu à Toulouse et allait être envoyé devant les assises. L'instruction que nous suivions sur les incendies lui parut une belle occasion pour retarder sa condamnation, peutêtre aussi pour se ménager quelques chances d'évasion. Il écrivit au rapporteur de la commission de la Chambre des députés qu'il avait à faire d'importantes révélations. Il avait déjà raconté aux magistrats de Toulouse qu'il avait été employé à l'organisation d'un système d'incendie général; que de l'argent, des lettres mystérieuses lui avaient été confiés; qu'il avait vu M. de Polignac, qui s'était ouvert à lui sans réserve et lui avait remis une sorte de sauf-conduit. Ce sauf-conduit se trouvait, disait-il, avec d'autres papiers laissés à Bordeaux. Il offrait de les livrer à la justice, sous la promesse d'un adoucissement à son sort. L'imposture était évidente ; cependant il eût été fort dangereux, dans les dispositions des esprits, d'avoir l'air de ne pas donner une sérieuse attention aux dires de ce misérable. Il fut

donc amené à Paris; nous rinlerrogeâmes avec grand soin, à plusieurs reprises; on lui promit tout ce qu'il demandait. Il donna enfin l'adresse à Bordeaux de la personne qui était dépositaire de ses papiers, avec Tordre de les livrer. Le tout fut envoyé au procureur général de Bordeaux, qui nous fit bientôt savoir qu'aucune personne n'était connue sous le nom qui avait été donné, ni à l'adresse indiquée, ni dans toute l'étendue de la ville. Nous le fîmes reparaître après ce résultat; il n'eut rien à opposer à l'évidence de ses mensonges, et on le renvoya à Toulouse. Nous ne fûmes donc pas plus heureux que ceux qui, avant nous, avaient essayé de percer le mystère qui couvrait la criminelle organisation de tant d'incendies.

Le 29 novembre, je fus obligé d'interroger une dernière fois M. de Polignac pour relever et éclaircir une contradiction qui se trouvait entre ses dires et ceux de M. de Champagny, sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre. Il prétendait n'avoir donné aucun ordre pour la formation d'un conseil de guerre, lors de la mise de la ville de Paris en état de siège, et M. de Champagny déclarait avoir reçu de lui, dès le mercredi matin, à Saint-Cloud, l'ordre de s'en occuper à l'instant même, ce qu'il avait exécuté, mais son travail avait été inutile. Dans sa réponse à ces allégations, M. de Polignac prit une attitude nouvelle. Il avait, dans ses précédents interrogatoires, repoussé la supposition qu'il avait pu subir l'influence personnelle de Charles X; mais depuis, son neveu le duc de Guiche avait écrit à Charles X et avait reçu une réponse qui autorisait les accusés à user de son nom, à ne se faire aucun scrupule de lui imputer dans les résolutions et dans l'action toute la part qui pourrait venir à leur décharge. M. de Polignac voulut profiter de cette facilité. Dans la conversation qui suivit sa réponse au fait sur lequel seul j'étais venu l'interroger, il se laissa aller à parler des objections qu'il avait plusieurs fois opposées aux volontés du Roi, du vif désir qu'il avait eu de se

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