RÉPLIQUE DE M. DE MARTIGNAC
rendre au Luxembourg. Quand cet ordre lui parviendraitil donc? On n'en savait rien; on l'attendait, on l'espérait à tout instant; mais pour peu qu'il tardât encore, il était évident que le plan ne pouvait plus s'exécuter, et qu'il faudrait, à la sortie de l'audience, faire rentrer les accusés dans la prison du Luxembourg, ce qui rendrait leur départ pour Vincènnes infiniment plus difficile et plus périlleux.
Dans cette nouvelle situation, il fallait que l'audience se prolongeât; M. de Martignac prit la parole après M. Madier. Sa réplique improvisée ne fut pas indigne de son grand plaidoyer; il fut même, par moments, plus vif, plus pénétrant encore. Sa péroraison ne fut pas moins heureuse. « Messieurs, les forces manquent à mon zèle, mais le coud rage et l'espérance ne manquent pas à mon cœur. Mon « mandat est fini. Pairs du. royaume, magistrats, hommes « de bien, hommes de cœur, le moment est venu; allez « aussi remplir le vôtre. Votre tâche est grande et noble, « elle est digne de vous, car rien n'y manque, pas même « les honneurs du danger. Allez donc; c'est avec confiance « entière que nous attendons votre retour. Qu'importe la « rumeur sinistre qui s'élève autour de vous? Elle ne péné- « trera pas dans ce lieu réservé où le cri de la conscience « doit seul être écouté, et quand elle parviendrait à s'y « faire entendre, qu'importerait encore? Les menaces de « la sédition n'ont jamais fait qu'élever les âmes génère reuses, que leur rendre la voix du devoir plus impérieuse « et plus sacrée. Qu'ils viennent, ceux qui croiraient pouce voir arracher de vous, par la violence, ce qu'ils n'obtien- « draient pas par la justice; qu'ils viennent, le procès de <f Strafford à la main, qu'ils regardent la liste, qu'ils « comptent les pairs d'Angleterre qui, au jour orageux du « jugement, osèrent venir prendre leur place au parle- « ment, et qu'ils jettent les yeux sur l'appel nominal que (f nous avons entendu tout à l'heure. Ils comprendront « alors ce que la sédition aurait à espérer des pairs de
« France! Quant à nous, je le déclare, nous n'avons pas « besoin d'autre garantie. »
M. de Sémonville m'avait averti que le général Fabvier était enfin venu, mais qu'il n'avait pas voulu se charger d'une entreprise si délicate sans avoir pris lui-même les ordres du Roi; qu'il avait de plus exprimé le besoin de s'entourer de quelques hommes de confiance; qu'il était allé au Palais-Royal, de là à l'état-major, et qu'on ne pouvait espérer son retour avant deux ou trois heures ; il allait par conséquent falloir reconduire les accusés dans la prison. M. de MontaUvet était arrivé à l'heure dite avec la voiture; il était plein de zèle et de résolution, mais il ne pouvait rien seul. Un incident des plus fâcheux vint accroître les difficultés que le retard avait apportées. Le jardin, qui la veille n'était occupé que par un régiment de ligne, venait de recevoir de nombreux bataillons de la garde nationale rurale que M. de La Fayette avait jugé à propos d'y introduire et devant lesquels il pouvait être hasardeux d'opérer le transfèrement. Quant à M. de La Fayette, il ne bougeait de son logis, affectait un grand calme, paraissait résolu à rester autant que possible étranger à tout ce qu'on pourrait faire. Il avait eu soin de dire au général Fabvier que toute la responsabilité pesait sur lui seul. M. Odilon Barrot avait apparu un moment revêtu de son uniforme, mais s'était retiré, voyant que rien n'était prêt. Ce fut donc avec ces tristes préoccupations qu'il me fallut continuer de diriger la cour dans la voie déjà bien difficile où nous étions engagés. Quand M. de Martignac eut fini de parler, je demandai aux accusés s'ils voulaient ajouter quelque chose à leur défense. Ils répondirent tous par un signe négatif. Je demandai encore à MM. les commissaires de la Chambre des députés s'ils avaient quelque chose à dire à la cour. M. Bérenger se leva et dit d'une voix ferme et élevée : a Pairs de France, notre mission est finie; la vôtre va « commencer; la résolution de la Chambre des députés est