PRÉTENTIONS DES PARTIS
furent aux prises avec des exigences impossibles à satisfaire. Celles qui se manifestèrent en première ligne vinrent de cette fraction de royalistes désignés dans le langage de Charles X par l'épithètc d' « hommes de la défection ». Parmi eux se trouvait M. de Chateaubriand. Bien qu'il siégeât à la Chambre des pairs, il n'en exerçait pas moins une puissante influence sur les trente ou quarante députés parmi lesquels se trouvaient plusieurs de ses amis politiques les plus intimes : MM. Hyde de Neuville, Agier, Bertin de Vaux, de Lalot... Sa nomination comme ministre des affaires étrangères avait été réclamée par eux avec la plus vive instance; mais le Roi avait pour sa personne l'éloignement le plus marqué; elle n'était guère plus agréable à la meilleure partie des membres du nouveau cabinet. Il lui avait fallu sinon renoncer à ses prétentions, du moins les ajourner pour quelque temps; ce n'était qu'une trêve, nullement une paix durable.
Du côté du parti constitutionnel et national, les prétentions et les exigences visaient moins haut. Il était représenté dans le ministère par des royalistes modérés, faisant partie du centre droit; ils ne réclamaient aucun portefeuille et demandaient simplement le déplacement de certains fonctionnaires qui, bien que dans des rangs secondaires, n'en avaient pas moins un grand pouvoir et une fâcheuse influence. Parmi eux étaient MM. Delavau, préfet de police, et Franchet, directeur de la police au ministère de Tintérieur; quelques préfets aussi qui s'étaient signalés par des manœuvres illégales dans les dernières opérations électorales; tous ces hommes affiliés à la Congrégation étaient par conséquent soumis à l'influence des Jésuites.
Les premiers débats entre le Roi et ses ministres eurent lieu à leur sujet. Charles X était beaucoup plus tenace dans les questions de personnes que sur les questions politiques, sur les projets de loi, par exemple, dont il ne comprenait pas toujours la portée. Il n'aurait voulu abandonner aucun
des agents qui, depuis son retour en France, avaient formé ce qu'il appelait son parti; leur présence lui semblait la meilleure des garanties pour le maintien de son autorité. Un des sacrifices qui devaient lui coûter le plus était celui de MM. Dclavau et Franchet. Il était cependant impossible que la nouvelle administration n'en fît pas une des premières conditions de son existence. Leur changement eut lieu dès le surlendemain; toutefois ils furent, l'un et l'autre, conservés dans le service ordinaire du Conseil d'État.
De son côté, le ministère avait été obligé de faire une concession qui devait lui causer bien des embarras. M. de Caux n'avait été nommé d'abord que ministre secrétaire d'État de l'administration de la guerre. Le personnel restait sous l'autorité du Dauphin; c'est lui qui devait faire au Roi les présentations pour les emplois vacants, sauf la signature des brevets, qu'on réservait au ministre. Cette combinaison était impraticable; il fut impossible de la maintenir plus de douze jours; elle supprimait la responsabilité ministérielle. Le 17 janvier parut une ordonnance qui rendait à M. de Caux le titre de ministre de la guerre; mais un des aides de camp du Dauphin, M. de Champagny, fut nommé en même temps chef de la division du personnel. A dater de ce moment, M. le Dauphin eut la haute main dans l'administration de l'armée. Il a fini par puiser dans cette omnipotence la conviction que l'armée était dans sa main et que, sûr de son appui, le gouvernement pouvait se permettre tout. ce qu'il croirait nécessaire aux intérêts de sa dynastie.
Un des premiers actes du gouvernement fut un rapport de M. le garde des sceaux à la suite duquel le Roi autorisa la formation d'une commission chargée d'examiner les mesures à prendre pour assurer l'exécution des lois du royaume dans l'enseignement des écoles ecclésiastiques secondaires, c'est-à-dire des petits séminaires. Elle était
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composée de M. Farchevèque de Paris, de MM. Laine, Séguier, Mounier, Feutrier, évêque de Beauvais, Alexis de Noailles, de La Bourdonnaye, Dupin aîné, député, et de Courville, membredu conseil de l'Université. Cette composition était habile, le clergé ne pouvait s'en plaindre, y étant représenté par deux de ses membres les plus élevés. Au fond, tout cela était dirigé contre l'influence des Jésuites, et il est étrange que Charles X n'y ait fait aucune opposition. C'était, du reste, une des trois conditions posées par les ministres à leur acceptation : 1* prendre les moyens nécessaires pour assurer l'exécution des lois du royaume dans l'enseignement des écoles secondaires; 2* donner pour l'avenir toutes les garanties désirables pour la sincérité des élections; 3* organiser définitivement l'administration départementale et communale.
L'approche de la session avait fait sentir le besoin de renforcer le cabinet, et on avait détaché de l'administration dirigée par M. Frayssinous l'instruction publique, qu'après beaucoup de négociations avec le Roi on ofl'rit à M. de Chateaubriand, qui la refusa. Il ne voulait rentrer dans les afi'aires que parle ministère des affaires étrangères ; c'était une sorte de réparation qu'il se croyait en droit d'exiger, après la façon brutale dont M. de Villèle l'avait chassé. En attendant qu'on pût lui donner satisfaction, car c'était une puissance que le ministère ne pouvait braver, on se servit du prétexte de certaines répétitions qu'il avait fait valoir sur le ministère des affaires étrangères ; on rappela à son profit, contrairement à l'usage, le traitement attaché au ministre d'État pour toutes les années pendant lesquelles il avait été privé de ce titre. Il reçut la somme de cent cinquante mille francs sur les fonds du ministère des affaires étrangères. Le ministère de l'instruction publique fut donné le 10 février à M. de Yatimesnil, avocat général à la Cour de cassation, et qui huit jours avant avait été nommé grand maître de l'Université.
Pendant que la vérification des pouvoirs se poursuivait à la Chambre des députés, on s'était occupé, à la Chambre des pairs, de la rédaction de l'adresse en réponse au discours du Roi. Cette fois, c'était une assez grosse affaire, car on allait juger du degré d'influence exercée par les nombreuses promotions faites par M. de Villèle. Chose étrange à laquelle personne ne s'attendait, les nouveaux pairs n'empêchèrent pas la commission d'être composée dans un sens tout différent de celui qu'on avait prévu! Parmi les commissaires, on remarquait le nom de M. Laine et le mien. Au cours de la discussion, M. de La Ferronnays avait prononcé un discours dans lequel il faisait un exposé complet de la situation politique. La franchise et la netteté de sa parole produisirent un excellent effet dans le public.
Quand la Chambre des députés procéda à la nomination de son bureau, la droite dissidente obtint trois candidats sur cinq pour la présidence : MM. Hyde de Neuville, de Lalot et Gautier. Les deux autres furent MM. Royer- Collard et Perier. M. Ravez, qui avait occupé le fauteuil pendant dix ans, ne réunit que cent soixante-sept suffrages. Ceci ne fut pas seulement un dégoût pour lui, ce fut, à ses yeux, une insulte dont il rendit le ministère responsable. Cette insulte lui semblait d'autant plus imméritée qu'il n'avait jamais, disait-il, donné un complet assentiment au ministère précédent. Il n'y eut pas moyen de lui faire comprendre qu'ayant été huit ans président d'une assemblée où dominait M. do Villèle, il était impossible que la majorité de la nouvelle Chambre consentît à mettre à sa tête celui qui l'avait si longtemps défendu. M. Ravez devint pour le ministère un adversaire redoutable. Charles X l'avait toujours assez aimé ; bientôt il devint un de ses conseillers secrets.
Lorsque vint la discussion de l'adresse, les opinions exprimées dans la commission témoignèrent d'une telle hostilité contre la précédente administration, que les