MODIFICATION DU CABINET
ministres qui en avaient fait partie comprirent l'impossibilité de rester plus longtemps dans une position aussi fausse. M. de Chabrol n'hésita pas à supplier le Roi d'accepter sa démission. Sa retraite entraînait celle de M. Frayssinous. Cette séparation fut très sensible à Charles X; il ne s'y résigna qu'à la dernière extrémité. M. de Chabrol se retirait comblé de toutes les marques de faveur qui peuvent s'accumuler pendant un ministère, et cependant il se retirait mécontent. Ses critiques sur la marche du cabinet, son insistance sur la nécessité de s'arrêter dans une voie périlleuse, arrivaient souvent aux oreilles du Roi, et sa rentrée dans le ministère du 8 août 1829 a suffisamment prouvé qu'il n'était point demeuré étranger aux manœuvres qui ont amené cette révolution de cabinet.
A la place de M. Frayssinous, il fut facile de faire accepter au RoiM. Feutrier, évêque de Beauvais ; puisqu'on voulait un évéque dans le conseil, il était impossible de mieux choisir. Le choix du ministre de la marine fut plus difficile. Le Roi pensa à M. de La Bourdonnaye; le ministère ne se crut pas de force à l'écarter de haute lutte. Il fallut négocier; on lui chercha des concurrents. M. de Chateaubriand fut encore proposé; mais il ne voulait que le ministère des affaires étrangères. De son côté M. de La Bourdonnaye voulut imposer des conditions, exiger je ne sais quelles faveurs pour quelques amis; pendant ce temps, M. de Chateaubriand mit en avant M. Hyde de Neuville. C'était, disait-il, un autre lui-même. En l'acceptant de sa main, on pouvait compter qu'il se tiendrait pour obligé de faire cause commune avec une administration où il se trouverait si parfaitement représenté. Cette considération fit pencher la balance, et les ministres parvinrent non sans peine à arracher le consentement de Charles X. M. de La Bourdonnaye, qui n'avait voulu que se faire prier, en conçut naturellement un mortel dépit; son inimitié à partir de ce jour-là s'appliqua sans relâche à renverser les
liO MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
hommes qui avaient refusé de lui ouvrir leurs rangs. M. Hyde de Neuville, qui lui fut préféré, le méritait à tous égards. D'un caractère franc, loyal et généreux, il n'avait pas le sang-froid et le jugement supérieur de Thommc d'État. Souvent entraîné par l'ardeur de ses sentiments, il était incapable de juger, alors même que ses sentiments étaient louables, des moyens à employer pour les faire prévaloir. Sa reconnaissance pour M. de Chateaubriand devint sa principale préoccupation; il ne fut occupe que du soin de le faire arriver à ses côtés et fatigua le Roi de ses instances.
Nous voici arrivés au moment où la majorité de la Chambre de 1828 a décidément pris la couleur qu'elle devait conserver; ce fut à l'occasion de l'adresse, sur une seule phrase qui a suffi pour faire cesser toute incertitude. Voici la phrase adoptée dans la commission : « Ses vœux « ne demandent aux dépositaires de votre pouvoir que la « vérité de vos bienfaits, ses plaintes n'accusent que le « système déplorable qui les rendit trop souvent illusoires.» Attaquée et défendue avec chaleur, elle ne passa qu'à une majorité de vingt-quatre voix.
Comment le Roi allait-il accueillir ces deux mots : système déplorable ? Il en parut profondément blessé et affecta d'y trouver une attaque personnelle; car enfin, disait-il, il n'avait pu rester étranger pendant six ans au système que ses ministres avaient adopté et suivi. Ceci trahissait toutes les illusions qu'il s'était faites en sacrifiant M. de Villèle. Ce n'était donc pas la jalousie, la passion contre un homme resté longtemps au pouvoir qui avaient inspiré ses adversaires ; c'était un sentiment hostile qui ne craignait pas de s'attaquer au gouvernement tout entier et remontait jusqu'au trône, jusqu'à sa personne même. Il paraissait résolu à ne recevoir l'adresse ni dans la salle du trône, avec la pompe accoutumée, ni dans son cabinet particulier, comme l'avait une fois fait Louis XVIII. Les ministres se trouvèrent dans le plus grand embarras, le soir