PROCLAMATION ROYALE
yeux, mais parce qu'en les rapprochant des mêmes avances faites par M. de Villèle à la fin de son ministère, de celles que M. de Boissy m'apportait de la part de M. de Polignac, il m'est impossible de n'y pas voir la preuve que ces hommes si sûrs d'eux-mêmes, affectant de blâmer la conduite de leurs prédécesseurs, avaient des moments de trouble, de doute, d'angoisse, où l'opinion vraie de la France leur apparaissait, où la politique modérée, libérale du ministère Richelieu leur semblait bonne. Ils mesuraient les périls de celle qu'ils avaient adoptée.
Le ministère attachait une grande importance à empêcher la réélection des deux cent vingt et un. Il fit lancer par le Roi une sorte de proclamation maladroite qui débutait ainsi : « Français, la dernière Chambre a méconnu mes in- « tentions; j'avais droit de compter sur son concours pour « faire le bien que je méditais; elle me l'a refusé. Comme a père de mon peuple, mon cœur s'en est affligé; comme Roi, *fen ai été offensé. J'ai prononcé la dissolution de la « Chambre. Français, votre prospérité fait ma gloire, « votre bonheur est le mien. Au moment où les collèges « électoraux vont s'ouvrir sur tous les points du royaume, « vous écouterez la voix de votre Roi. » Ainsi le Roi considérait tout ce qui avait été dit contre ses ministres comme s'adressant à sa personne et se déclarait personnellement offensé ! Il demandait aux électeurs de lui faire justice et de l'affront et de ses auteurs! Il posait le débat dans les collèges électoraux, et cela au moment où les deux cent vingt et un étaient acclamés dans leurs départements, lorsque dans les villes importantes leur entrée ressemblait à une véritable ovation. A Angers, le préfet avait voulu mettre obstacle à la réception préparée pour deux d'entre eux, MM. Guilhem et d'Andigné; la scène serait devenue tragique sans la prudence de quelques membres de la municipalité et des députés euxmêmes, qui consentirent à entrer dans la ville par une
voie détournée. Cette affaire eut un grand éclat et produisit un fort mauvais effet. Les députés intentèrent une action contre le préfet, qui ne fut interrompue que par l'ordonnance royale refusant l'autorisation sans laquelle on ne pouvait poursuivre un fonctionnaire public. Cette mesure était bien faite pour augmenter encore l'irritation.
Le 19 juin, la dépêche annonçant le débarquement de l'armée d'Afrique était arrivée à Paris. Cette heureuse nouvelle avait beaucoup augmenté les espérances du ministère; il n'hésitait pas à le prendre de haut avec l'opinion publique. Mécontent des circulaires que M. de Saint-Cricq, le général Lamarque et M. Poyferé de Cère avaient écrites pour solliciter les suffrages de leurs électeurs, il fit paraître une ordonnance qui ôtait à M. de Saint-Cricq le titre de ministre d'État, qui mettait le général Lamarque à la retraite et qui ôtait à M. Poyferé le titre de maître des requêtes.
Dès le 23 juin, le mouvement électoral dans les collèges d'arrondissement se manifesta d'une manière qui ne laissait pas de doute sur le résultat. Le gouvernement n'eut pas lieu d'être satisfait, quoiqu'il eût déployé toutes ses voiles, mis en avant tous ses fonctionnaires, prodigué les promesses ou les menaces. Ses adversaires n'avaient pas été moins actifs; partout ils avaient organisé des comités pour veiller à l'inscription des électeurs, désigner les candidats qui avaient le plus de chance de réussir. L'anxiété était grande dans les deux camps, mais elle ne fut pas de longue durée. A la fin de juin, on savait déjà que, dans les collèges d'arrondissement, les deux cent vingt et un, à très peu d'exceptions près, l'avaient emporté. Grâce à sa malhabile proclamation, le Roi se trouvait personnellement vaincu ; l'offense dont il s'était plaint si hautement se trouvait aggravée. Restaient les collèges de département sur lesquels le ministère, avec raison, comptait un peu plus. Ces collèges, en effet, lui furent moins défavorables, mais il n'était pas en leur pouvoir de lui rendre