‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 123 sur 239 · DISPOSITIONS DES TROUPES · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS DES TROUPES

ville, dont elle s'empara après un combat assez vif; mais elle s'y trouva bientôt dans une position fort dangereuse, toutes les maisons voisines étant remplies d'insurgés qui n'attendaient qu'une occasion pour prendre leur avantage. Je ne puis entreprendre le récit d'épisodes qui ont eu alors une grande importance parce qu'ils prouvaient l'obstination de la défense et firent une grande impression morale sur l'esprit des troupes. Aujourd'hui ils n'auraient plus d'intérêt. A huit heures du soir, le maréchal n'eut d'autre parti à prendre que celui de rappeler ses colonnes et de concentrer toutes les troupes dont il disposait, dans le Louvre, le Carrousel, les Tuileries, jusqu'à la place du Palais-Royal et la place Vendôme. Les soldats arrivèrent exténués, n'ayant presque rien mangé de la journée. Les troupes de ligne s'étaient montrées sans entrain; elles avaient le plus possible évité de s'engager; lorsque les soldats avaient été obligés de tirer, ils l'avaient fait avec des ménagements marqués. Ils entraient en communication avec les citoyens qui les entouraient et qui ne négligeaient rien pour encourager les dispositions favorables dont les symptômes étaient visibles. Ce qu'on pouvait en conclure de moins inquiétant, c'est qu'ils voulaient garder une sorte de neutralité dans la querelle; ce qu'on aurait eu de mieux à faire eût été de les éloigner et de les remplacer par d'autres troupes. La nuit fit cesser les coups de fusil; partout les réverbères avaient été cassés.

Le grand tort de M. de Polignac pendant cette terrible journée du 28 est d'avoir, malgré l'évidente gravité des faits, gardé ses illusions et de les avoir fait partager au Roi. C'était son neveu, le duc de Guiche, qui portait à Saint-Cloud ses communications. Il ne cessait de dire à Charles X que tout allait au mieux, que les troupes étaient partout maîtresses du terrain, que la prise de l'Hôtel de ville avait tranché la question. Il ajoutait môme que les principaux chefs de l'insurrection, parmi lesquels on comp-

tait M. de La Fayette, étaient arrêtés, et que prompte justice allait être faite. Voilà comment s'explique la parfaite confiance dans laquelle le Roi a passé la journée du mercredi et qu'il conservait encore le jeudi matin. Voilà comment, malgré le bruit des feux de mousqueterie et d'artillerie qui retentissaient jusque dans les appartements, malgré la vue du drapeau tricolore que de la chambre de Mme de Gontaut, à l'aide d'une lunette, on apercevait de Saint-Cloud flottant sur les tours de Notre-Dame, le Roi eut le sang-froid de faire encore dans la soirée sa partie de whist accoutumée. Sa sécurité était telle qu'il s'était donné la distraction d'envoyer un page à l'Observatoire, avec l'ordre de rapporter une note exacte sur la température durant cette journée, où la chaleur fut accablante. Il lui était cependant échappé, en lisant une lettre du maréchal, probablement, de dire : Certes cela va mal; mais l'impression produite par cet avertissement fut éphémère.

Je transcris fidèlement le récit de cette soirée du 28 dans le salon de Saint-Cloud tel que je le tiens d'un témoin dans lequel j'ai la plus entière confiance.

« Arrivé à Saint-Cloud entre neuf et onze heures du a soir, ce que j'éprouvai en entrant dans la cour du chà- « teau est impossible à décrire ; il était éclairé comme à a l'ordinaire; pas un garde de plus, pas un garde de « moins : les fenêtres des salons ouvertes, quelques per- « sonnes s'approchaient des balcons, écoutant, puis se « retirant sans -rien de précipité dans la démarche, comme « des gens qui viennent respirer la fraîcheur de la soirée, « après une journée d'une brûlante chaleur. Cependant les a fusillades ne cessaient de se faire entendre dans la direc- « tion de Paris. Que dis-je? elles redoublaient, et parfois « venait s'y mêler le lugubre son du tocsin. Je m'arrêtai « un moment sous le péristyle du palais. Des valets cou- « chés sur des. banquettes causaient négligemment des « combats de Paris. On tire encore, ahl voilà le tocsin, la /tt-

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