M. DE MORTEMART SE REND A PARIS
pouvait lui être fort nécessaire. Chemin faisant, il aperçut M. de Polignac qu'on s'était engagé à faire partir la nuit précédente; il se promenait en uniforme de général sur la petite terrasse entre le château et les communs. Il alla à lui et lui demanda comment il se pouvait faire qu'il ne fût pas encore çarti, lui représenta ce qu'il y avait d'inconvenant à son séjour prolongé auprès du Roi et lui ordonna, en sa qualité de président du conseil, de s'éloigner. M. de Polignac se soumit sans difficulté, promit tout ce qu'on voulut, puis, regardant du côté de Paris et levant ses mains au ciel, dit : « Quel malheur qu'on ait « brisé mon épée dans mes mains ! Encore un peu de « patience et de courage, et j'allais établir le gouverne- « ment du Roi et de la Charte sur des bases inébranla- « blest » Quelques heures après, il rentrait au château, se rendant auprès du Roi pour conférer avec lui et l'aider de ses conseils.
Le duc de Mortemart, arrivé à la porte du village de Boulogne, la trouva fermée et gardée par un détachement de troupes qui avait reçu, dans la nuit, un ordre du généralissime de ne laisser passer qui que ce fût venant de Saint-Cloud et d'empêcher toute communication avec Paris. Ainsi le Dauphin n'avait donné aucune suite à la demande que M. de Mortemart lui avait faite la veille au soir. Comment ne pas voir dans cette circonstance une preuve indubitable d'une résolution prise d'arrêter sa marche et de l'empêcher d'accomplir sa mission? Qui donc avait conseillé une si étrange mesure? Je souhaite pour M. de Polignac que sa conscience n'ait pas à la lui reprocher.
Le duc de Mortemart et M. d'Àrgout étaient descendus de voiture, et comme ils insistaient pour passer, ils furent assez maltraités par les soldats. Le duc parvint cependant à se faire reconnaître par le capitaine d'une compagnie de grenadiers, M. de Caumont là Force, qui, après quelques
réflexions, se décida à lui ouvrir le passage, ainsi qu'à son compagnon, mais ce fut à condition qu'il laisserait sa voiture et s'acheminerait à pied. Il lui fit observer que le bois était rempli de tirailleurs des deux partis qui, comme il l'entendait, échangeaient des coups de fusil; qu'il ferait mieux de retourner sur ses pas et de suivre la route qui longe la rivière. Ce conseil fut suivi; après quelques tentatives infructueuses pour s'avancer dans le bois, la voiture ayant été renvoyée à Saint-Cloud,les deux voyageurs parvinrent à gagner la barrière de Passy. Elle était fermée ; le duc de Mortemart, pour se la faire ouvrir, imagina d'aller chercher son beau-frère, M., de Jeanson, qui occupait une petite maison dans le voisinage. M. de Jeanson était en effet très informé de ce qui se passait à cette barrière et apprit au duc que, vers le milieu de la nuit, un ordre de le laisser passer sans difficulté, s'il se présentait, avait été envoyé par M. Laffitte, mais que cet ordre venait d'être retiré depuis peu d'instants. Cette particularité est de haute importance; elle prouve mieux que toute autre combien avaient été grandes dans cette nuit les incertitudes, les hésitations du parti dont M. Laffitte était un des principaux chefs. Sur cet avis, le duc de Mortemart se décida à retourner encore sur ses pas, à aller passer la rivière au pont de Grenelle et à tenter l'entrée de Paris par le côté de Vaugirard. Il entra enfin par cette brèche et, toujours accompagné de M. d'Argout, traversa la ville pour gagner l'hôtel de M. Laffitte, rue d'Artois. M. d'Argout tenait par-dessus tout à l'aboucher le plus tôt possible avec les députés réunis là. Sur leur route, ils furent arrêtés par plusieurs personnes qui les reconnurent, entre autres par M. Bérard; tous les supplièrent de ne pas aller plus loin. 11 s'était fait, leur dit-on, depuis le matin, une grande révolution dans les idées. L'hôtel Laffitte était plein de jeunes gens très surexcités, à la tête desquels se trouvait le prince de la Moskowa. Que faire alors? M. de