MARCHE DE CHARLES X VERS CHERBOURG
gardé le souvenir le plus profond de cette noble figure, que tant de malheurs fièrement supportés ont si justement grandie.
On touchait au terme du voyage. A quelque distance de Cherbourg arriva le général Hulot, homme de fort médiocre réputation. C'était le beau-frère du général Moreau (i). Il commandait à Cherbourg et s'était mis à la tête d'un nombreux rassemblement de gardes nationaux, entre lesquels les habitants de Caen tenaient la première place. Les bruits les plus absurdes s'étaient répandus dans cette petite armée, assez mal disciplinée et composée de gens de toutes sortes, les uns supposant que Charles X voulait se jeter dans la Bretagne pour gagner la Vendée; les autres, qu'une fois entré à Cherbourg, il s'en emparerait avec les troupes qui l'accompagnaient. En conséquence, on était résolu à s'opposer au passage de l'escorte, qu'on tenait pour d'autant plus suspecte qu'elle n'avait pas cessé de porter la cocarde blanche. Les commissaires, et surtout le maréchal Maison, parvinrent à écarter cet obstacle. Ils y furent aidés par un député de Caen nommé M. de La Pommeraye, qui jouissait dans cette ville d'un grand crédit.
Le Roi s'arrêta deux jours dans la petite ville de Valognes, située à quatre lieues de Cherbourg. Enfin, arrivé à Cherbourg, il ne descendit de voiture que pour mettre le pied sur une barque qui le conduisit à bord du paquebot
(1) Le général Hulot était un des hommes devant se tenir le plus obligés à la branche aînée de la maison de Bourbon. Il avait été traité on ne saurait mieux à la Restauration. Sa sœur, par une extraordinaire faveur, avait été autorisée & porter le titre de maréchale, bien que son mari n'eût jamais été élevé à cette dignité. M. Hulot avait déjà prouvé qu'il ne se piquait pas de gratitude; avant eu fort à se louer de l'empereur Alexandre, près duquel il avait été solliciter une pension pour sa sœur (elle avait été accordée), cette considération ne l'avait pas empêché, pendant la guerre qui venait de se terminer, entre la Russie et la Turquie, d'aller à Constantinople et d'offrir ses services au Grand Seigneur. Gtette démarche si peu honorable avait été en même temps peu profitable, ses prétentions s'étant trouvées si exagérées que la Porte n'avait pas hésité à les repousser.
américain qui devait l'emmener. II fallut alors se séparer de cette troupe dévouée qui l'escortait depuis Rambouillet. Il lui avait fait le matin, avant de quitter Valognes, avec plus d'expansion qu'il n'était dans ses habitudes, ses adieux, auxquels sa famille et Madame la Dauphine surtout s'étaient associées. A son retour, M. do Schonen, en racontant cette scène, a dit que la princesse avait été sublime, et qu'Homère n'avait rien décrit de plus touchant, de plus beau. On raconte que, lorsque les commissaires se présentèrent devant Charles X pour lui rendre leurs derniers hommages, le maréchal Maison eut la gaucherie de commencer un petit discours, qu'il avait préparé, par ces mots : a Sire, la plus « grande marque de dévouement qu'il fut en mon pouvoir « de donner à Votre Majesté a été d'accepter la mission « que... » Le Roi l'interrompit avec un accent d'indignation tout à fait royal : En voilà assez. Taisez-vous, monsieur le maréchal. Le général Maison avait reçu de lui le bâton de maréchal ! M. Odilon Barrot fit de son côté une démarche fort extraordinaire, à laquelle ses collègues refusèrent de s'associer. Il demanda à Charles X une attestation de sa bonne conduite pendant la durée des pénibles fonctions qu'il venait de remplir. Elle ne lui fut pas refusée; on m'a assuré qu'il la gardait précieusement.
Le maréchal Marmont s'était embarqué avec le Roi, sans que personne songeât à s'y opposer. Les ministres, suivant toute apparence, n'auraient pas trouvé plus de difficultés que lui à monter sur le paquebot, s'ils étaient restés dans le cortège; on n'aurait certainement pas cherché à troubler leur incognito. Que de difficultés on eût évitées ainsi!
Le paquebot qui portait Charles X sortit du port de Cherbourg à trois heures de l'après-dîner, escorté par une corvette et un cutter de la marine royale anglaise. Le 17, ils étaient dans la rade de Portsmouth; M. de Polignac avait été arrêté le 15 à Granvifle, au moment où il allait s'embarquer. Plusieurs jours avant, MM. de Peyronnet,