‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 170 sur 239 · ENQUÊTE SUR LA MORT DU PRINCE · texte numérisé non relu

ENQUÊTE SUR LA MORT DU PRINCE

il fut enterré en 638, ces voûtes sous lesquelles tant de princes, tant de héros, Duguesclin, Turenne, ont reposé jusqu'au jour où les fureurs révolutionnaires vinrent les en arracher, n'avaient plus l'aspect religieux que donne le temps. Pour effacer la trace des dévastations sacrilèges, il a fallu reconstruire, réparer; on trouve à peine quelques traces laissées par la fumée des torches sur les pierres blanches et polies. Ce fut donc avec un sentiment de soulagement que, débarrassé enfin de mon rôle officiel, je m'éloignai de la foule peu recueillie qui était venue là chercher un spectacle.

Peu de jours après, le prince de Rohan attaqua le testament qui enlevait à sa famille une partie de la succession sur laquelle il avait des droits incontestables. Ses conseils pensèrent que le succès de l'action civile qu'il se proposait d'intenter serait très facilité par celui qu'obtiendrait une accusation contre les auteurs présumés de la mort du prince. Parmi eux devait se trouver en première ligne Mme de Feuchères, car elle était la partie intéressée, et il était difficile de ne pas lui attribuer la suggestion du testament. M. de Rohan n'épargna rien pour établir l'existence du crime et n'hésita pas à se porter partie civile. L'avis des médecins envoyés par le Roi concluait au suicide, et cet avis fut publié avec un mémoire dans lequel le docteur Marc entrait dans des détails les plus circonstanciés. Un autre médecin publia aussitôt un mémoire en sens contraire. La cour royale de Paris, sur le vu d'une première enquête, avait appelé à elle l'instruction de l'affaire, qui fut conduite avec un grand soin et dura plusieurs mois. Il y eut plus de cent témoins entendus. Le procureur général ne voulait s'en rapporter à aucun de ses substituts du soin de rédiger le réquisitoire. Il était complètement à décharge et établissait la mort par suicide. J'en ai entendu faire, à plusieurs des juges, un fort grand éloge. Enfin la cour déclara qu'il n'y avait pas lieu à suivre. Elle alla même

plus loin, car elle articula, dans un considérant, qu'il n'était pas établi que la mort du prince fût le résultat d'un crime. Ce considérant donna lieu, de la part du prince de Rohan, à un recours en cassation. Il prétendit qu'il y avait excès de pouvoir, que la cour, en se prononçant ainsi sur l'existence du fait, s'était attribué des fonctions de jury qui ne lui appartenaient pas. Cette opinion pouvait se soutenir, mais la cour de cassation a repoussé l'appel. Le ministère public ne s'était pas pourvu, et elle n'a pas reconnu qualité dans l'appelant. Ainsi s'est éteinte l'action judiciaire au criminel. Reste Faction à laquelle la famille de Rohan ne paraît point avoir renoncé, et pourtant j'ai de la peine à croire que des jurisconsultes puissent se flatter d'obtenir l'annulation d'un testament régulièrement fait un an avant la mort du testateur, lorsqu'il n'y a pas d'héritiers légitimes directs et nécessaires.

En résumé, plus j'ai examiné les circonstances dans lesquelles s'est produite la mort du prince de Condé, plus j'ai été convaincu que l'idée d'un crime devait être écartée, que les arguments principaux qu'on employait pour rétablir étaient de nature à prouver le suicide : le mouchoir n'était pas assez serré autour du cou, le corps était suspendu trop bas, en sorte que les pieds touchaient à terre; la mort volontaire est inadmissible dans ces conditions. N'est-il pas plus vrai de dire que les assassins devaient avant tout s'assurer que l'asphyxie était complète et que le corps était assez solidement attaché pour rester suspendu? Comment comprendre que des hommes ayant eu la présence d'esprit et l'adresse nécessaires pour faire avec un ruban la manœuvre si délicate du verrou, n'aient pas eu celle qui devait assurer le succès de leur criminelle entreprise? Si donc le temps n'apporte pas de nouvelles lumières sur cette mort si tragique, si extraordinaire, je reste convaincu que l'idée du suicide doit seule être admise.

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