‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 181 sur 239 · L'ÉMEUTE A VINCENNES · texte numérisé non relu

L'ÉMEUTE A VINCENNES

et n'en put sortir que lorsque la garde nationale fut arrivée assez en force pour le délivrer.

On apprit, vers huit heures du soir, qu'un rassemblement considérable se formait dans le haut de la rue Saint- Honoré, toujours aux cris de : Mort aux ministres! Des gens arrivant des faubourgs s'y joignirent, et bientôt il remplit la rue Saint-Honoré dans toute sa longueur et se porta sur le Palais-Royal. Les troupes qui étaient réunies étaient évidemment insuffisantes pour résister à un tel orage; un appel fut adressé aux légions de la garde nationale les plus rapprochées, mais il était à craindre qu'elles n'arrivassent trop tard pour préserver la demeure royale de l'invasion dont elle était menacée. Fort heureusement, un ou deux bataillons arrivèrent et barrèrent la rue entre la barrière des Sergents et la place du Palais-Royal; ils purent contenir la foule et donner le temps aux renforts d'arriver et de la disperser.

L'entreprise manquée de ce côté, les chefs formèrent plus loin une colonne de sept ou huit cents hommes qui se porta sur Vincennes, où elle arriva vers onze heures du soir. Les émeu tiers avaient commis beaucoup de désordres sur leur route; ils avaient désarmé des postes isolés, forcé l'entrée de l'établissement des pompes funèbres, et avaient pris toutes les torches pour éclairer leur marche. A la porte du château, ils voulurent d'abord escalader une première barrière qui en défendait les approches, et comme le général Daumesnil, commandant la place, venait pour parlementer avec eux, ils lui dirent : Nous voulons les ministres, ou leur mort. Le général n'était pas homme à se laisser intimider. Il répondit qu'il ne pouvait remettre les prisonniers que sur les ordres des autorités qui les avaient confiés à sa garde. Sur leur insistance, il ajouta qu'ils devaient savoir qu'il n'était pas d'humeur à se laisser forcer la main ; que s'ils parvenaient à pénétrer dans la place, il la ferait sauter, ainsi que le donjon et la moitié du faubourg

Saint-Antoine. L'effet de cette attitude si ferme ne se fit pas attendre; tous les braves,. si déterminés une minute auparavant, se mirent à crier : Vive Daumesnil! Vive la jambe de bois ! Puis ils prièrent le général de leur accorder un tambour et deux gardes nationaux pour les reconduire jusqu'au Château d'Eau, sur le boulevard Saint-Martin. Il y consentit et s'en débarrassa ainsi.

Rentrés dans Paris, ils retournèrent au Palais-Royal; pendant le trajet, la troupe s'était augmentée. Us étaient peut-être mille et avaient à leur tète un homme à cheval. Cette fois, ils ne demandèrent plus seulement la mort des ministres détenus à Yincennes, mais la liberté de ceux de leurs camarades arrêtés le matin.

La garde nationale était restée en force autour du palais; elle était sur ses gardes, ses positions étaient bien choisies. Les séditieux furent refoulés; leur chef apparent, leur drapeau, leur tambour et deux cents des plus acharnés tombèrent au pouvoir de la garde nationale. Tous ces prisonniers, joints à ceux qu'on avait faits le matin et dans la journée, finirent par encombrer les postes de police. Il fallait les mener à la préfecture; on craignait qu'ils ne fussent enlevés en route. Une escorte de trois cents hommes de la garde nationale les y conduisit.

Vers sept heures du matin, l'ordre était tout à fait rétabli. Le Roi descendit dans la cour du palais à l'heure du défilé des gardes montantes et descendantes. Il était accompagné de son fils, le duc d'Orléans, du général La Fayette, et du maréchal Gérard, ministre de la guerre. Il adressa à la garde nationale à pied et à cheval des remerciements et des éloges mérités par les services que ces différents corps avaient rendus à l'ordre public dans le cours de la nuit.

Le péril avait été écarté, mais de pareils troubles n'étaient-ils pas graves pour un gouvernement encore mal affermi? Il fallait rassurer le commerce de Paris, auquel ces émeutes portaient un gros préjudice. L'occasion était

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