‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 189 sur 239 · AUDITION DES TÉMOINS · texte numérisé non relu

AUDITION DES TÉMOINS

des témoins, au nombre de quatre-vingt-cinq, plus huit entendus par commission rogatoire. C'était inutile, car l'affaire n'avait rien de caché; le principal délit, le délit fondamental, celui de la signature des ordonnances de juillet, n'avait-il pas un degré d'authenticité dispensant de toute recherche? Ce n'était donc pas aux juges qu'il y avait, dans la réalité, quoi que ce fût à apprendre; mais une instruction complète, approfondie, était nécessaire pour calmer l'opinion publique.

Les témoins à charge vinrent raconter dans les plus minutieux détails les combats livrés dans les rues, avec les circonstances que chacun jugeait les plus propres à faire ressortir la culpabilité de ceux qui les avaient provoqués. Un point resta obscur : de quel côté venait la première agression? L'un des témoins qui avaient le plus étudié la question, M. Plougoulm, avocat chargé par la commission municipale d'écrire une notice sur les faits qui s'étaient passés dans les journées des 27, 28 et 29 juillet, déclara qu'il lui paraissait certain que les hostilités avaient été commencées devant l'hôtel du ministre des affaires étrangères , par les pierres lancées par le peuple sur les gendarmes. Mais cela avait lieu le mardi soir, et les véritables hostilités, qui n'eurent lieu que le mercredi, me semblent avoir été entamées sur la place du Palais-Royal par une charge de cavalerie contre un rassemblement populaire de gens criant : Vive la Charte î A bas les ministres l Ils attachaient aussi une grande importance à ce fait que les sommations légales n'avaient pas précédé l'emploi de la force. Tout disparaissait devant ce fait indéniable de la solennelle violation de la Charte par les ordonnances du 25. Ceux qui avaient pris la téméraire résolution de les publier étaient certainement décidés à en poursuivre l'exécution par tous les moyens de force qui seraient en leur pouvoir. Ils entraient par ce seul acte dans un état de guerre; la légalité devait des deux parts être nécessairement mise de côté.

C'était pour les témoins une si belle occasion de se produire, de parler de soi! Il fallut subir le long défilé des hommes empressés à signaler les importants services qu'ils avaient rendus au peuple. Nous ne pouvions, sans être accusés d'empêcher la vérité de se faire jour, arrêter le flot des narrations confuses et inutiles ; ce fut une des plus pénibles obligations de notre fatigante tâche.

Les plus importantes dépositions furent celles des députés Laffitte, général Lobau et général Gérard, venus le 27 juillet au quartier général du maréchal Marmont, et dont M. de Polignac avait fait repousser l'intervention ; puis celles des deux aides de camp du maréchal Marmont, constatant les efforts faits par lui pour éclairer Charles X, efforts dont M. de Polignac avait évidemment empêché l'effet; enfin celle de M. de Sémonville, qui, plus qu'aucun autre, fit ressortir l'obstination de M. de Polignac et montra à quel point il avait été difficile de lui faire abandonner la partie. Plusieurs officiers généraux commandant les corps de la garde dans les trois journées avaient été assignés, mais ils avaient pris le soin de s'éloigner et envoyèrent des excuses plus ou moins bien fondées que nous acceptâmes sans difficulté.

L'instruction porta sur les incendies de Normandie. Elle ne révéla pas le moindre fait à la charge des ministres; il fut au contraire démontré que cette calamité leur avait causé les plus vifs soucis, et qu'ils avaient tout fait pour la faire cesser. Il était cependant indispensable que cette recherche eût un grand éclat, d'abord pour calmer les imaginations, puis pour arrêter les soupçons généralement répandus et^paiser l'émotion populaire. Nous fîmes venir de toutes les cours dans le ressort desquelles ces incendies avaient donné lieu à des instructions, les dossiers ainsi que la correspondance des procureurs généraux avec le ministère. Nous reçûmes les dépositions des commandants de gendarmerie qui s'étaient trouvés sur les lieux, des officiers

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