AUDITION DES TÉMOINS
généraux commandant les troupes. Nous fîmes transférer à Paris deux jeunes filles convaincues, condamnées, et dont Tune surtout avait, avant et depuis sa condamnation, paru un moment disposée à faire d'importantes révélations. Nous les interrogeâmes longuement et à plusieurs reprises. Celle que déjà deux fois on avait crue ébranlée parut encore, sur nos instances pleines de douceur, prête à tout déclarer, lorsqu'elle fut prise d'une attaque de nerfs à la suite de laquelle il fut impossible d'en rien tirer. C'était le même dénouement que celui qui avait eu lieu devant la cour d'assises. Il nous parut vraisemblable que l'aveu auquel elle ne pouvait se décider devait concerner un homme qu'elle aimait et qui avait dû être l'instigateur de son crime. Il fallut ensuite entendre un misérable, nommé Berrié, escroc, voleur, déjà condamné une fois à la prison, qu'il avait subie à Bicêtre. Sa peine avait été abrégée, grâce à l'intérêt qu'il avait su inspirer, à force d'hypocrisie, à quelques personnes pieuses. Il se trouvait de nouveau détenu à Toulouse et allait être envoyé devant les assises. L'instruction que nous suivions sur les incendies lui parut une belle occasion pour retarder sa condamnation, peutêtre aussi pour se ménager quelques chances d'évasion. Il écrivit au. rapporteur de la commission de la Chambre des députés qu'il avait à faire d'importantes révélations. Il avait déjà raconté aux magistrats de Toulouse qu'il avait été employé à l'organisation d'un système d'incendie général; que de l'argent, des lettres mystérieuses lui avaient été confiés; qu'il avait vu M. de Polignac, qui s'était ouvert à lui sans réserve et lui avait remis une sorte de sauf-conduit. Ce sauf-conduit se trouvait, disait-il, avec d'autres papiers laissés à Bordeaux. Il offrait de les livrer à la justice, sous la promesse d'un adoucissement à son sort. L'imposture était évidente; cependant il eût été fort dangereux, dans les dispositions des esprits, d'avoir l'air de ne pas donner une sérieuse attention aux dires de ce misérable. Il fut
donc amené à Paris; nous l'interrogeâmes avec grand soin, à plusieurs reprises ; on lui promit tout ce qu'il demandait. Il donna enfin l'adresse à Bordeaux de la personne qui était dépositaire de ses papiers, avec Tordre de les livrer. Le tout fut envoyé au procureur général de Bordeaux, qui nous fit bientôt savoir qu'aucune personne n'était connue sous le nom qui avait été donné, ni à l'adresse indiquée, ni dans toute l'étendue de la ville. Nous le fimes reparaître après ce résultat; il n'eut rien à opposer à l'évidence de ses mensonges, et on le renvoya à Toulouse. Nous ne fûmes donc pas plus heureux que ceux qui, avant nous, avaient essayé de percer le mystère qui couvrait la criminelle organisation de tant d'incendies.
Le 29 novembre, je fus obligé d'interroger une dernière fois M. de Polignac pour relever et éclaircir une contradiction qui se trouvait entre ses dires et ceux de M. de Champagny, sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre. Il prétendait n'avoir donné aucun ordre pour la formation d'un conseil de guerre, lors de la mise de la ville de Paris en état de siège, et M. de Champagny déclarait avoir reçu de lui, dès le mercredi matin, à Saint-Cloud, l'ordre de s'en occuper à l'instant même, ce qu'il avait exécuté, mais son travail avait été inutile. Dans sa réponse à ces allégations, M. de Polignac prit une attitude nouvelle. Il avait, dans ses précédents interrogatoires, repoussé la supposition qu'il avait pu subir l'influence personnelle de Charles X; mais depuis, son neveu le duc de Guiche avait écrit à Charles X et avait reçu une réponse qui autorisait les accusés h user de son nom, à ne se faire aucun scrupule de lui imputer dans les résolutions et dans l'action toute la part qui pourrait venir à leur décharge. M. de Polignac voulut profiter de cette facilité. Dans la conversation qui suivit sa réponse au fait sur lequel seul j'étais venu l'interroger, il se laissa aller à parler des objections qu'il avait plusieurs fois opposées aux volontés du Roi, du vif désir qu'il avait eu de se
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retirer quelque temps avant le 25 juillet. Je lui demandai s'il voulait que ce dire fût consigné dans le procès-verbal que dressait M. Cauchy. Il le désirait, mais souhaitait que cela fût amené par quelque question qui ne lui donnât pas l'apparence d'avoir pris l'initiative; je me prêtai à son désir. « Gomment, lui dis-je, alors que vous croyiez qu'une « abdication si complète des pouvoirs ministériels résultait « de la mise en état de siège de la ville de Paris, la pensée « ne vous est-elle pas venue de vous retirer des affaires et « de donner votre démission? » Voici sa réponse : « Le « désir de me retirer des affaires, non seulement je l'ai eu, « mais je l'ai exprimé plusieurs fois au Roi, dans le cours « de mon ministère. Quinze jours même avant la signature « des ordonnances, j'en réitérai l'expression à Sa Majesté, « en la priant au moins de nommer un autre président du « conseil, si le Roi jugeait convenable que je restasse au « ministère pour le bien de son service. »
Les interrogatoires nous avaient conduits aux derniers jours de novembre; il fallait les résumer dans un rapport qui mît la Chambre au courant des faits sur lesquels reposait l'accusation et lui permît de statuer sur la compétence, sur l'arrêt à intervenir, sur la translation des accusés dans une prison plus voisine de la cour, et enfin sur l'ouverture des débats. Je confiai à M. de Bastard cette œuvre très délicate. Personne ne songeait à hâter son travail; le gouvernement désirait que les débats ne s'ouvrissent qu'après la première quinzaine de janvier.
Bien que l'émeute du 5 octobre eût été comprimée, le parti avancé avait réussi à intimider le gouvernement. Des changements dans le ministère avaient eu lieu qui étaient de nature à lui donner satisfaction. Le 2 novembre, quatre ministres ayant portefeuille donnaient leur démission. Deux autres ministres sans portefeuille les suivaient. M. Mole était remplacé au ministère des affaires étrangères par le maréchal Maison, M. Guizot à l'intérieur par M. de
Montalivet; le duc de Broglie à l'instruction publique par M. Mérilhou, ami intime de MM. Dupont de l'Eure et Laffitte. Il n'entre pas dans mon sujet de raconter les intrigues qui avaient amené ces changements. Des hommes d'une incontestable capacité faisaient place à des hommes moins expérimentés. On éloignait ceux qui avaient jusqu'alors apporté dans l'exercice du pouvoir le plus de modération. Toute l'influence passait aux mains de MM. Laffitte, Dupont de l'Eure, et, par une conséquence forcée, de M. de La Fayette.
Le 17 novembre, le maréchal Maison, qu'on avait appelé un peu légèrement au ministère des affaires étrangères, qui était fort ami du bon ordre, fut remplacé par le général Sébastiani, remplacé lui-même à la marine par M. d'Argout, pair de France, homme d'affaires très capable, très actif, pouvant en de difficiles circonstances rendre de très précieux services. Le général Gérard était, par sa santé, forcé de quitter le ministère de la guerre, qui fut confié au maréchal Soult. Le Moniteur annonçant ces changements publia une ordonnance dans laquelle on trouvait parmi les promotions de conseillers d'État et de maîtres des requêtes le nom de M. Taschereau, secrétaire général de la préfecture de la Seine, l'un des coryphées de la Société des Amis de la patrie, intime ami de M. Odilon Barrot. C'était un succès des plus significatifs pour le parti dont il était un des actifs directeurs. On n'avait pas tardé à reconnaître que M. Treilhard, préfet de police, n'était pas capable de s'opposer longtemps aux projets des sociétés révolutionnaires. Tout cela ne devait pas rassurer les hommes d'ordre; l'inquiétude devenait chaque jour plus vive, on s'attendait à quelque explosion de la part du parti républicain, profitant de l'occasion que lui offrait le jugement des ministres. On redoutait de grands malheurs dans le cas où ils ne seraient pas condamnés à la peine capitale, surtout dans le cas où M. de Polignac ne serait pas frappé. C'est