LE MINISTÈRE POLIGNÀC ET L'OPINION
a monarque 1 » Il annonçait des coups d'État , formulait la première menace qui eût été faite du refus d'impôt. « Qu'on a y pense bien, disait-il, la Chambre a maintenant une a autorité contre laquelle viendraient se briser tous les « efforts du despotisme. Le peuple paye un milliard à la loi, « il ne payerait pas deux millions aux ordonnances d'un « ministre. » C'était, en peu de mots, prédire le sort du ministère avant qu'il eût fait un pas. Trois noms surtout excitaient les plus vives appréhensions : ceux de MM. de Polignac, de Bourmont et de LaBourdonnaye. On les considérait comme les chefs de la nouvelle administration. Dans les journaux de province, comme dans ceux de Paris, commencèrent contre eux non seulement les attaques les plus violentes, mais les accusations les plus graves. À M. de Polignac on reprochait son nom impopulaire déjà au commencement de la Révolution, la part qu'il avait prise à la conjuration de Georges et son refus de prêter serment à la Charte, lors de son élévation à la pairie ; à M. de Bourmont, sa conduite dans la Vendée et sa désertion à l'ennemi la veille de la bataille de Waterloo; à M. de LaBourdonnaye, sa violence, les fameuses catégories qui étaient son œuvre, ses discours de 1815. Il y en eut un, entre autres, qu'on réimprima et répandit à profusion, celui-là bien compromettant. Le Journal des Débats écrivait : « Coblentz, « Waterloo, 1815, voilà les trois principes, les trois per- « sonnages du ministère. Pressez, tordez ce ministère; il « en dégoutte humiliation, malheur et dangers. »
Que faisait, que méditait ce ministère, objet d'un déchaînement si général? Où était sa force? Où se trouvaient ses points d'appui? On lui supposait des projets longuement médités, et dans le fait il n'avait d'idées arrêtées sur rien. Amis et ennemis se trompaient; le parti ultra-royaliste et les deux ou trois journaux qui en dépendaient étaient convaincus qu'il allait agir, porter sans hésiter les coups si longtemps attendus pour renverser, dans le régime consti-
tutionnel, tout ce qui les blessait. Ils le présentaient comme le réparateur de tous les maux que les anciens ministres avaient causés en France par leur alliance avec le parti libéral et les concessions coupables qu'ils s'étaient laissé arracher. Ainsi les espérances des uns venaient à l'appui des craintes des autres. Dans le parti ultra, l'impatience était telle que la semaine n'était pas encore écoulée que déjà l'un des plus violents, M. Dudon, disait : « Que voulez- « vous qu'on attende de ces gens-là? Ils se contentent de « mettre des noms en avant comme un épouvantait ; ils « n'ont pas eu l'esprit de comprendre qu'il fallait surtout « frapper les imaginations, que les acles devaient précéder a les paroles. Le Moniteur n'aurait-il pas dû publier, le len- « demain de la formation du ministère, une belle et bonne « ordonnance portant que la Charte était réformée dans « tous ceux de ses articles qui sont un obstacle évident au « maintien et à la consolidation du gouvernement monar- « chique? » Cette marche eût sans doute été périlleuse, mais elle eût eu le mérite de prendre la nation au dépourvu, et je n'oserais affirmer qu'elle aurait produit de plus désastreux effets que celle qui a été suivie.
Loin de se décider à marcher d'un pas si réSolu, MM. de Polignac, de La Bourdonnaye, de Bourmont et de Chabrol n'avaient même pas un programme sur lequel ils pussent échanger des idées. Ils avaient vaguement le sentiment que leur mission consistait à supprimer les dernières lois qui avaient assuré la liberté de la presse et la sincérité dans les élections. Quant aux meilleurs procédés à prendre pour arriver à ce résultat, ils ne s'en préoccupaient pas, persuadés, comme le Roi, qu'il leur serait facile d'obtenir de la Chambre des députés, telle qu'elle existait, une majorité favorable.
M. de Polignac était assez porté à ménager les apparences, à respecter jusqu'à un certain point les formes constitutionnelles. M. de La Bourdonnaye dédaignait toutes