M. DECAZES A LONDRES
accord avec TAngleterre, était le meilleur moyen d'en détacher entièrement le czar. Lord Gastlereagh ne pourrait que seconder encore mieux que de coutume les vues et les projets de M. de Mettemich. Il affecta de rechercher plus que jamais f ambassadeur de France, d'être avec lui dans la plus intime liaison. M. Decazes se laissait chaque jour prendre davantage à ces dangereuses amorces. Il allait disant pai*tout que la politique de la France devait changer. Il rêvait sérieusement une alliance intime de la France et de l'Angleterre, et par cette alliance son ambition se flattait de recouvrer bientôt le poste d*oii la catastrophe du 13 février Tavait précipité. Il répondait aux avances de lord Gastlereagh avec un empressement qui allait jusqu'à la simplicité, s'étonnant, s'irritant même que le ministre des affaires étrangères de France refusât de répondre aux ouvertures qui lui étaient faites. Ne pouvant obtenir les autorisations qu'il demandait avec une insistance chaque jour plus grande, il prenait le parti de parler et d'agir de son chef, puis répondait aux reproches de son ministre sur cette conduite, qu'un ambassadeur comme lui n'était pas un simple porteur de paroles, qu'il lui serait impossible de se soumettre à une position aussi peu honorable, que ce n'était d'ailleurs qu'en s'avançant un peu qu'il lui était possible de découvrir les véritables dispositions du gouvernement auprès duquel il était accrédité. Enfin il ajoutait à tous ces beaux raisonnements l'assurance que lorsqu'il n'avait pas d'instructions, ce n'était plus alors l'ambassadeur de France qui causait avec lord Gastlereagh, mais bien M. le duc Decazes, lequel avait toujours soin d'en faire l'observation.
En vain je lui répondais que cette fiction n'était admise nulle part, que jamais on ne consentirait dans aucune cour à admettre qu'un ambassadeur s'aventurât autant qu'il le faisait sans être assuré de l'assentiment de son gouvernement. Get avertissement avait beau lui être donné avec
toute la précision, toute la force imaginables; il n'en tenait aucun compte et allait toujours de l'avant. Nos relations devenaient si tendues, que nous devions très prochainement arriver à une rupture (1). C'était alors cependant que M. de Metternich, parfaitement averti par son ambassadeur à Londres et par lord Gastlereagh, disait à l'empereur Alexandre qu'on devait être d'autant moins étonné de l'union qui s'établissait entre la France et l'Angleterre, que M. Decazes, tant qu'avait duré son ministère, n'avait
(1) M. Decazes avait la prétention de diriger de Londres la politique suivie & Paris. Sa correspondance était remplie de ses conseils, de ses blâmes sur tout ce qu'on faisait ou allait faire. Il blâmait toutes les nominations, ne comprenait pas que les hommes dont il s'était utilement servi ne fussent pas toujours en première ligne; ses critiques sur la politique intérieure étaient tellement mêlées à ses aperçus sur les affaires extérieures, qu'il était presque impossible de laisser aller une seule de ses dépêches dans les bureaux du ministère. « Je prétends avoir mes coudées franches, écrivait-il un jour, je n'ai c jamais entendu venir ici pour faire une gazette officielle. > Il aurait encore fallu, pour le satisfaire, que tous les hommes composant la légation française fussent choisis ou au moins désignés par lui, sans qu'il fût même astreint à les prendre parmi ceux déjà employés dans le département; souvent pour des faits importants à connaître, il renvoyait le ministère à ce qu'il avait écrit au Roi ; il me fallait aller demander à Sa Majesté de vouloir bien me communiquer tel ou tel article d'une lettre qu'elle avait dû recevoir de Londres. La véritable cause de toutes ses prétentions et exigences étaient dans ses correspondances privées, qui lui tournaient littéralement l'esprit. Ses officieux amis ne négligeaient rien pour lui persuader qu'il était le seul homme en état de diriger les affaires, que le Roi ne pouvait manquer de le rappeler incessamment à la tête de son conseil. Les choses furent poussées jusqu'à ce point que, pour le remettre à sa place et faire cesser le ton doctoral et les manières cassantes qu'il se permettait à tous propos, je fus obligé de lui écrire ces propres paroles : « Vous ne « voyez les affaires que par un côté du monde politique; bien que ce « côté soit fort important, ce que vous voyez ne peut suppléer à la c connaissance de l'ensemble. C'est ce qui fait que je ne puis admettre « que le ministère des affaires étrangères de France ait jamais pu et puisse c jamais dans l'avenir être établi à Londres. Quant à votre position « d'ambassadeur, je ne saurais admettre que vous ayez le droit de « vous plaindre; véritablement je ne concevrai jamais comment ce c qui a pu, à toutes les époques, satisfaire les plus hautes personnac lités de notre pays, ne soit pas suffisant pour vous. » Voilà cependant les deux hommes que M. de Metternich était parvenu à présenter à l'empereur Alexandre comme si intimement et dangereusement unis.