‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 11 sur 275 · M. DECAZES A LONDRES · texte numérisé non relu

M. DECAZES A LONDRES

cherché que cette union et qu'il profitait de son ambassade pour rétablir, d'accord en cela avec son ancien ami, M. Pasquier, placé à la tète des affaires étrangères et qui, à l'insu du duc de Richelieu, conduisait toute cette intrigue dans le but de faire triompher les idées libérales, même révolutionnaires, dont il était au fond un très zélé partisan. L'intrigue alla si loin que lorsque M. de Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, fut mandé à Troppau, il trouva la croyance en cette trahison si fortement établie dans l'esprit de son souverain, qu'il était décidé à avertir le duc de Richelieu ; déjà il s'en était ouvert avec M. de La Ferronnays; M. de Pozzo, parfaitement au courant de la vérité, s'efforça de la rétablir et unit à cet effet ses efforts à ceux de M. de La Ferronnays, mais l'un et l'autre ne réussirent qu'imparfaitement à détruire les fâcheuses impressions produites sur l'esprit d'Alexandre. Quand M. de La Ferronnays m'avertit, le mal était fait et à peu près irréparable. Il eût fallu rappeler M. Decazes et le remplacer par un agent plus docile et plus Adèle. C'était impossible, hélas I M. Decazes tenait toujours la première, la plus haute place dans l'estime du Roi. Chaque jour, Louis XVIII se montrait plus désireux de lui voir prendre de l'importance dans le poste où il l'avait placé; il se plaisait à croire que sa conduite était la meilleure possible. D'autre part, M. Decazes, en se rendant si agréable à lord Castlereagh , était devenu, comme M. de Caraman à Vienne, assez difficile à déplacer. Si nous l'avions fait revenir en France, nos embarras, nos difficultés ne s'en seraient trouvées que plus grandes. Il serait resté en pleine possession de la faveur royale, ralliant autour de lui tous ceux qui se persuadaient qu'il allait reprendre son poste et son ascendant de favori. Il eût ranimé les espérances du parti libéral, et accru les défiances et l'exaltation des royalistes. Ce sont de ces situations politiques compliquées, inextricables, qui ne se reproduisent pas souvent, mais qui rendent bien malheureux les hommes

réduits à les subir. On les juge sévèrement, on les condamne avec apparence de raison ; leur justiGcation est très difficile, elle vient tardivement, alors que les impressions sont produites, qu'elles sont peut-être ineffaçables. Ainsi M. Decazes et M. de Caraman, en agissant dans des sens diamétralement opposés, ont également bien servi la politique de M. de Melternich.

Bien peu de jours après la réunion de Troppau, M. de Metternich avait réussi à établir une véritable intimité entre l'empereur Alexandre et l'empereur d'Autriche. La solitude de Troppau était tout à fait propre à rendre toute naturelle l'habitude de se voir; les deux empereurs passaient ensemble une grande partie de la journée. Le caractère simple, modeste et très sincère de l'empereur François toucha promptement le cœur du czar, et la finesse habile, astucieuse du ministre fut couverte par la loyauté du souverain. Lorsque le roi de Prusse arriva à Troppau quelques jours après, il accepta naturellement le genre de vie de ses alliés. M. de Metternich avait trouvé en outre auprès de l'empereur Alexandre un appui précieux dans M. de Nesselrode; Allemand d'origine, homme d'une médiocre capacité, mais depuis de longues années dans la diplomatie russe, dont il avait parcouru presque toutes les légations; ayant ce qu'on appelle la triture des affaires, il suppléait par l'expérience acquise à ce qui lui manquait de talents plus relevés. Il avait le titre de secrétaire d'État (i), ou pour mieux dire, de secrétaire de l'empereur, chargé d'une partie des affaires étrangères, mais il se voyait le plus souvent réduit à subir l'influence d'un autre personnage qui, ayant le même titre que lui, avait la véritable direction et le véritable crédit, c'était M. de Capo d'Istria (2).

(1) Depuis la retraite de M. de RomanoiT, il n'y a pas eu en Russie de ministre des affaires étrangères ; ce ministère a toujours été censé yacant.

(2) M. de Capo d'Istria, né dans une des fies Ioniennes, y ayait

MM. DE NESSELRODEET DE GAPO D'ISTRIA. 25

Éminemment distingué par la variété de ses connaissances et la facilité de son travail, mais dominé aussi par une imagination qui se perdait un peu dans les théories, il présentait le singulier mélange d'un esprit fin, délié, subtil, fécond en ressources, avec une âme élevée, un caractère passionné et énergique. C'était le plus complet mélange de la nature grecque et italienne. Les idées généreuses et libérales l'avaient ordinairement pour avocat auprès de l'empereur Alexandre. Rien n'était plus simple de la part d'un homme dont le rêve de tous les moments devait être la délivrance de la patrie grecque et l'expulsion des barbares sous lesquels elle gémissait depuis si longtemps. Pour un homme qui poursuivait ce but, il avait fait cependant une grande faute en 1815, car personne au congrès de Vienne n'avait plus contribué que lui à faire céder à l'Angleterre les îles lonniennes; mais alors il regardait le gouvernement anglais comme le protecteur naturel de toutes les libertés en Europe.

Par une conséquence nécessaire de l'opposition qui existait entre les deux hommes dont nous venons de retracer le caractère et la situation, M. de Nesselrode ne se montrait guère occupé que du danger qui menaçait les gouvernements établis, et il le voyait tout entier dans la propagation des idées nouvelles et libérales. Il était ainsi un auxi-

exercé pendant plusieurs années la médecine avec distinction. Lorsque les fies se trouvèrent momentanément rangées sous la domination de la Russie, il n'hésita pas à entrer au service de cette puissance, et n'eut pas de peine à faire agréer ses services, le gouvernement russe ayant dès longtemps l'habitude de suppléer aux talents qu'il ne trouve pas chez ses nationaux par l'emploi de ceux qu'il attire du dehors. Cet usage n'a pas été, & partir du règne de Pierre le Grand, une des moindres causes de ses succès. Il devait d'ailleurs entrer dans les vues que la Russie conserve toujours sur ri'uipire ottoman, d'appeler à elle, de s'attacher tous les Grecs de quelque distinction qui consentaient à la servir; ceux-là devaient croire que c'était le meilleur moyen d'assurer à leur patrie une protection dont le secours deviendrait décisif le jour où il lui serait enfin permis de combattre pour secouer le joug des Turcs.

liaire naturel de M. de Metternich, qui se tourna d'autant plus volontiers vers lui, qu'il avait vu ses avances assez rudement repoussées par M. de Capo d'Istria; il est certain qu'il lui en avait fait beaucoup au premier moment de leur rencontre à Troppau.

Les conférences s'ouvrirent le 23 octobre; M. de Metternich occupa la première séance par la lecture d'un mémoire sur la situation générale des affaires en Europe, sur la marche qu'il convenait de suivre pour porter quelque remède aux maux dont la société paraissait menacée, enfin sur les moyens spéciaux qu'il serait à propos d'employer dans l'affaire de Naples. Le passage le plus remarquable est celui où se trouve établi, « comme conforme aux prince cipes les plus sévères du droit public », l'axiome que tout État a le droit d'intervenir dans les changements du régime politique qui s'opèrent dans un État étranger, quand ils sont de nature à le menacer lui-même dans ses justes intérêts et à compromettre les bases de son existence. M. de Metternich, dès le premier pas, se plaçait sur le terrain que nous avons indiqué : généraliser le plus possible les questions, établir un système de droit commun dans lequel il serait impossible que la France et l'Angleterre s'engageassent, qui flatterait en même temps l'imagination un peu exaltée de l'empereur Alexandre, le livrerait ainsi presque sans défense aux insinuations du cabinet de Vienne. C'était certainement ce que le ministre autrichien pouvait faire de plus habile. Parla, il était encore assuré de gagner un temps précieux, les plénipotentiaires français comme les plénipotentiaires anglais ne pouvant faire autre chose sur une telle communication que demander le temps nécessaire pour en référer à leurs cours. Or, en attendant, les conférences générales se trouvaient à peu près suspendues, ce qui n'empêcherait pas les conversations particulières entre les trois souverains de devenir de plus en plus intimes.

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