‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 106 sur 275 · NÉGOCIATIONS AVEC LES ROYALISTES · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS AVEC LES ROYALISTES

il connaissait mieux que personne la déraison, il aurait toutes les qualités désirables pour jouer un rôle important. Il est vrai que M. de Villèle, dans ses conversations avec le duc, faisait bon marché de la raison, de la sagesse même des sentiments de ces prétendus amis auxquels il se montrait cependant si soumis dans sa conduite apparente, et dont il se faisait si docilement l'interprète.

On a pu remarquer qu'il avait laissé M. de Corbière s'engager seul lors de l'affaire des préfectures. M. de Richelieu faisait donc dans son estime une grande différence entre lui et son collègue. Malgré ces sentiments intimes, il ne laissa voir aucune hésitation et déclina la proposition. Ses collègues n'eurent connaissance de sa décision que lorsqu'il leur en fit part. Il nous raconta qu'il avait répondu à ces messieurs, que ce qu'ils demandaient ne pouvait se faire; que quand une partie de l'administration aussi importante que l'était le ministère de l'intérieur allait bien, on serait sans excuse d'y rien changer; que tout le monde, d'ailleurs, savait à quel point lui-même s'en occupait, et qu'il était dans son intention de continuer d'y donner le même soin. Il les pria de réfléchir à l'offre qu'il leur avait faite et de la communiquer à leurs amis, puis il les ajourna à trois jours, pour lui faire connaître le parti auquel ils se seraient définitivement arrêtés.

Le duc de Richelieu voulut s'entretenir plus particulièrement de la gravité de cet incident avec M. de Serre, M. Portai et moi. Nous étions d'accord sur ce point qu'il était impossible, à lui président du conseil sans portefeuille, de se dessaisir de la part d'influence qu'il exerçait sur l'administration de l'intérieur. Nous lui dîmes qu'il fallait regarder avec la plus scrupuleuse attention à ce qu'allait devenir sa situation, s'il rompait entièrement avec ces deux représentants de l'opinion royaliste. Il courrait risque, à la prochaine session, de se trouver sans majorité; on ne pouvait douter que leur démarche n'eût été concertée avec

Monsieur; alors, à quelles difficultés ne devait-on pas s'attendre si ce prince se déclarait contre le ministère! De ce côté, M. de Richelieu croyait pouvoir être sans inquiétude, rassuré qu'il était par les promesses que Monsieur lui avait faites après la mort du duc de Berry, lorsqu'il s'était agi de le déterminer à se remettre à la tète des affaires. Quoi qu'il en pût être, il tomba d'accord avec nous, dans le cas où MM. de Villèle et de Corbière persisteraient dans leur refus, de les engager à chercher eux-mêmes s'ils n'auraient pas quoique autre proposition à lui faire.

M. de Richelieu eut avec M. de Villèle une entrevue dans laquelle, parlant avec une grande franchise, ne dissimulant ni son goût pour lui ni son désir de le lier plus intimement à sa fortune, il s'efforça de lui faire comprendre que dans son intérêt personnel il était impossible qu'il devînt ministre de l'intérieur : « Quelle serait votre position dans a ce ministère? Le parti qui veut vous y porter ne le veut a que par la pensée qu'il disposera par vous de toutes les « places, qu'il bouleversera tout le personnel de l'adminis- « tration. M. de Corbière nous a donné dernièrement un « échantillon de ces exigences; vous y soumettrez-vous? « Alors il est impossible que nous allions ensemble, car « jamais je ne souffrirai qu'on fasse du mal aux uns pour « faire du bien aux autres. Prétendez-vous résister? Alors « vous vous aliénerez entièrement ce même parti qui vous « pousse aujourd'hui et qui ne veut faire de vous qu'un a instrument. »

M. de Villèle parut fort touché de cette loyale manière d'agir avec lui, il convint de la vérité, de la force des objections. « Mais, disait-il, vous ne savez pas ce que c'est qu'un « parti, ce que c'est que de dépendre d'un parti. Le nôtre c( me veut ministre de l'intérieur, non pas seulement pour <c moi et pour le but que vous dites si bien, mais encore « parce qu'il se méfie de M. Siméon qu'il déteste et a un « aussi ardent désir de le voir sortir que de me voir entrer.

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