‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 107 sur 275 · PROJETS DE REMANIEMENT DU MINISTÈRE. Î · texte numérisé non relu

PROJETS DE REMANIEMENT DU MINISTÈRE. Î

« Croyez-moi donc, sacrifiez M. Siméon, c'est peut-être le « seul moyen de conserver auprès de vous des existences « beaucoup plus importantes que la sienne. » Il me désignait clairement par ces paroles. « Au reste, ajouta-t-il, « tout cela dépend bien moins de moi que vous ne croyez; « moi je suis à vous, vous me trouverez toujours prêt à « vous seconder, je voudrais rester avec vous à quelque « titre que ce fût, mais Corbière n'est pas comme moi. Il <c ne reculera pas et je ne puis m'en séparer, à présent du <{ moins, car il faut espérer qu'un moment viendra où je « retrouverai mon indépendance ; le premier usage que j'en « ferai, soyez-en sûr, sera pour me rallier à vous et mar- « cher à vos côtés. »

Un quart d'heure après cette conversation, M. de Richelieu me la racontait; je la transcris ici avec une scrupuleuse exactitude pour le fond des choses, comme pour les termes mêmes. M. de Yillèle n'avait rien dit au duc de Richelieu sur l'obstination de M. de Corbière et surtout sur les prétentions et les préventions du parti royaliste dont il ne fût à l'avance informé. Depuis le commencement de ces pourparlers, il avait été assailli par les émissaires de ce parti, importuné par leurs adjurations. On l'assurait que s'il consentait à donner ce dernier gage de confiance aux royalistes, l'union la plus entière serait aussitôt établie avec eux, et qu'on ne rencontrerait plus de leur part de difficultés sur rien. Les raisons du duc pour ne pas se dessaisir du ministère de l'intérieur étaient trop fortes et trop décisives pour qu'il lui fût possible de céder môme aux instances les plus pressantes. Ce fut alors qu'il imagina une combinaison par laquelle il se flattait d'écarter toutes les difficultés. Puisque M. Siméon était l'objet d'une animadversion particulière, il se résolut à en faire le sacrifice et jeta les yeux, pour le remplacer, sur M. Laine, avec lequel son intimité était toujours demeurée fort grande et qui comme MM. de Villèle et de Corbière était ministre

sans portefeuille depuis sept mois. Il avait déjà occupé ce ministère avec distinction, il lui semblait impossible que les royalistes élevassent la moindre objection contre lui. Il commença par s'assurer que M. Mounier garderait auprès de M. Laine la place qu'il occupait auprès de M. Siméon. M. Mounier y consentit sans difficulté; il fut beaucoup plus difficile d'obtenir l'assentiment de M. Laine. Il y parvint cependant et croyait avoir ainsi levé les principaux obstacles; il appela MM. de Villèle et de Corbière à une nouvelle conférence. Il leur fît part du nouvel arrangement conçu pour satisfaire tous les esprits raisonnables. Ils écoutèrent froidement la nouvelle proposition, et se bornèrent à dire qu'ils ne pouvaient s'en expliquer avant de l'avoir communiquée à leurs amis. La réponse à cette communication ne se fit pas attendre. Le duc ne s'était pas douté qu'il ne pouvait offrir au parti royaliste un nom qui leur fût plus désagréable. M. Laine, pendant son ministère de l'intérieur, avait contresigné l'ordonnance du 5 septembre, avait présenté et défendu la loi d'élection de 1817, avait retiré des mains de Monsieur le commandement général de toutes les gardes nationales du royaume , et avait désarmé celle de Nîmes, dont le zèle royaliste avait par ses excès soulevé son indignation. Ces griefs, qui n'avaient pu être atténués ni par le souvenir des serv^ices qu'il avait rendus à l'époque de la Restauration, ni par celui de son dévouement au 20 mars 1815, n'étaient pas davantage effacés par la conduite qu'il avait tenue depuis 1819, par les efforts qu'il avait été des premiers à faire pour obtenir le changement de cette même loi d'élection, par les nombreux combats auxquels il avait pris part en 1820 et 1821 pour renverser la puissance du parti libéral. La mémoire des partis est implacable, à moins qu'on ne se rachète auprès d'eux par la plus complète sujétion, à moins qu'on ne s'érige en fanatique dans leur cause, et M. Laine avait une indépendance de caractère qui ne permettait pas

Page 1