‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 108 sur 275 · L£ CONCILIABULE D£ SAINT-CLOUD · texte numérisé non relu

L£ CONCILIABULE D£ SAINT-CLOUD

d'attendre de lui un pareil abaissement; il y avait plus encore : comme il était sobre de pratiques religieuses extérieures, on le considérait dans le parti comme une espèce de philosophe; alors la réprobation était absolue.

MM. de Villèle et de Corbière déclarèrent donc que le nouvel arrangement ne satisferait personne, qu'autanf et môme mieux valait laisser toutes choses dans l'état où elles étaient; que quant à eux, ils priaient qu'on voulût bien se décider promptement à accepter ou à rejeter leurs propositions. Si elles n'étaient pas agréées, ils étaient résolus à partir à l'instant même pour leurs départements. La patience du duc de Richelieu était à bout; il leur répondit assez sèchement que c'était au Roi qu'ils auraient à faire connaître leurs dernières résolutions. Deux ou trois jours se passèrent encore dans une incertitude pénible pour tout le monde. Il était évident qu'avant de consommer la rupture, on examinait de chaque côté et non sans inquiétude toutes les conséquences qu'elle pouvait entraîner.

L'un de ces trois jours était un dimanche. Le Roi étant à Saint-Cloud, le duc de Richelieu nous engagea après la messe, M. Mounier et moi, à nous réunir chez M. de Serre, à qui Sa Majesté avait prêté dans le parc même un pavillon où il était venu prendre l'air de la campagne et consolider ainsi le rétablissement de sa santé. M. Portai était aussi invité à cette conférence, mais il y avait eu un malentendu, et il ne s'y trouva pas. M. de Richelieu, M. de Serre et moi passâmes plus de trois heures à nous promener dans les bois, examinant sous toutes ses faces la situation qui allait résulter de la rupture qui était au moment de s'opérer. M. de Serre, plus accessible qu'aucun autre membre du ministère aux influences du parti royaliste, n'envisageait qu'avec effroi le mécontentement qu'il allait ressentir. Absolu comme il l'était dans ses sentiments et dans ses résolutions, quoique affecté par des exigences dont il reconnaissait l'injustice, il aurait voulu qu'on y cédât, mais

sans trop oser l'avouer. Il se perdait dans des phrases qui rendaient mal sa pensée en la laissant entrevoir. « Quand « on ne peut gouverner qu'avec un parti, le seul moyen, « disait-il, est de se mettre à sa tète et de forcer ainsi sa « confiance. Peut-être n'avons^nous pas fait sur ce point « tdut ce que nous aurions pu faire. — Les retours sur le « passé, répondis-je, sont fort inutiles, ce qui doit nous a occuper aujourd'hui, c'est de donner au duc de Richelieu <x le meilleur conseil dans la situation où il est placé. Il « peut choisir entre trois résolutions différentes : la pre- « miëre, de s'élever au-dessus de tous les partis; s'il croit « en avoir la force, d'appeler à lui tout ce que le pays ren- « ferme de gens raisonnables, amis du repos, du bon « ordre, sincèrement attachés à Tordre légitime; c'est la a grande majorité des Français. Dans ce cas il ne doit tenir (f aucun compte des ridicules prétentions et des folles exifc gences, et doit gouverner uniquement dans l'intérêt du « pays et de la dynastie ; sous plusieurs rapports le moment « est assez favorable pour cette entreprise. Les complots « intérieurs sont déjoués, les encouragements qui leur « venaient de l'extérieur ont perdu leur efficacité, et la « nouvelle organisation de l'armée garantit sa fidélité.

« La seconde résolution consisterait à se mettre, comme « Fa indiqué M. de Serre, à la tète de ce qu'on appelle le « parti royaliste; pour cela, il faut sans plus tarder se « résoudre à toutes les concessions pour le gagner, le « rendre raisonnable par l'expérience des. affaires, par « l'usage du pouvoir. Que si on n'y parvenait pas, que si « la nécessité de le contenir devenait évidente, la tentative « en serait tellement justifiée qu'apparemment le duc ver- « rait se ranger autour de lui tous les hommes capables de « lui ramener l'opinion. Si ces résolutions ne plaisent pas, « ajoutai-je, reste un dernier parti à prendre, celui de se « retirer, de céder la place ; mais quant à celui-là, je ne le c conseillerai jamais au duc, qui doit toujours se rappeler

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