LE CONCILIABULE DE SAINT-CLOUD
« les reproches qu'il avait eu à se faire pour avoir en 1818 « abandonné le gouvernement et cédé presque sans combat « aux intrigues d'un parti. Celui devant lequel on se reti- . « rerait, quoiqu'il eût d'autres tendances, ne pouvait-il pas « aussi compromettre de la manière la plus grave les inté- « rets de la France? Il n'y avait donc à choisir qu'entre les (( deux premières résolutions. »
Je ne dissimulai pas à M. de Richelieu que je ne croyais pas la première compatible avec sa situation personnelle ni même avec son tempérament politique. Il faudrait en l'adoptant s'arrêter à des mesures qui lui répugneraient trop, il faudrait, par exemple, dissoudre la Chambre, et pour les nouvelles élections rompre avec des hommes qu'il lui coûterait infiniment de blesser. Il faudrait, par une conséquence nécessaire, se mettre dans une opposition ouverte avec Monsieur ; cela seul, on ne pouvait le nier, était plus que délicat, c'était périlleux. Monsieur était l'héritier présomptif du trône ; le Roi était dans un état de santé qui devait toujours faire craindre sa mort. Fallait-il s'exposer à un conflit dont le résultat le plus assuré serait, en cas de succès, d'enlever à l'héritier présomptif presque toute l'autorité dont il aurait besoin, et lui préparer ainsi un commencement de règne fort difficile? Cette seule considération ramenait à la seconde résolution. Dans ce cas il fallait, sans tergiverser plus longtemps, écarter tout ce qui pouvait être un sujet de division. Je n'hésitai pas à reconnaître que ma présence au conseil était dans ce moment nuisible, ma retraite était particulièrement souhaitée.
Les préventions, l'irritation des royalistes contre moi étaient manifestes; si on ne le disait pas encore hautement, ce n'était évidemment qu'une tactique habile, on ne voulait pas tout entreprendre à la fois. Mieux valait pour M. de Richelieu et pour moi nous séparer que d'être bientôt forcés de reconnaître que le duc devait m'abandonner. Ce thème, sur lequel je revins à plusieurs reprises avec
une énergie croissante , fut appuyé par M. de Serre; M. de Richelieu en sentait la vérité et la force plus qu'il n'en voulait convenir : « A quoi suis-je donc con- « damné I dit-il. Se peut-il que je sois arrivé à une situa- « tion ou on me présente comme un devoir de commettre « rinsigne lâcheté d'abandonner des hommes qui se sont (( depuis dix-huit mois dévoués aux travaux les plus péni- « blés, les plus dangereux, qui y ont fait preuve de caracii tère et de talent? Non, non, jamais I » Et puis il ne savait que répondre quand on lui remettait sous les yeux les conséquences d'une retraite du ministère entier. M. Mounier était moins absolu que M. de Serre et moi dans sa manière d'envisager les choses; en cela il augmentait l'indécision de M. de Richelieu. Il ne croyait pas comme nous que la retraite de MM. de Villèle et de Corbière entraînât les conséquences indiquées; il ne lui paraissait pas du tout certain que le ministère ne pût sans le secours de ces deux messieurs, conserver sa majorité dans la Chambre des députés. Ces députés étaient d'honnêtes gens qui ne rejetteraient jamais les lois indispensables, comme le budget et même la loi de censure. La France était parfaitement tranquille; les nouvelles des départements étaient excellentes. Quand un ministère se présentait avec de tels résultats devant les Chambres, il était nécessairement très fort. Sans doute il y aurait dans le commencement de la prochaine session quelques orages, mais en y faisant tête avec prudence et fermeté, en laissant passer les premiers emportements, en les combattant par le langage de la raison, il y avait encore beaucoup de chances pour qu'il se formât dans la Chambre un parti ministériel fort et aguerri. Il fallait attendre les résultats de l'élection du nouveau cinquième; pourquoi ce résultat ne serait-il pas favorable à la cause de la raison et de la modération? Avant de prendre un parti, on devait connaître le résultat de cette nouvelle épreuve.