PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION A NAPLES. 2Y
Dans un congrès, il y aura toujours péril pour les puissances qui n'y auront que des plénipotentiaires, lorsque des souverains y assisteront en personne. Il y aura toujours pour les premières une inégalité très fâcheuse. La présence des souverains n'est plus sans inconvénient, même pour leurs propres représentants. Le ministre de Prusse en fit l'épreuve. M. de Bernstorff, d'un caractère modéré et prudent, n'eut pas la force de résister au prestige de l'autorité des princes, il accepta des propositions qu'il eût hautement repoussées en toute autre circonstance ; il laissa son souverain s'associer aux actes les plus contraires à la politique de la Prusse et aux principes de ce droit public qui avait été l'étude la plus constante de sa vie.
Nous verrons bientôt M. de Capo d'Istria subir la môme contrainte. C'était le cabinet de France qui avait eu l'idée du congrès ; il faut le regretter et reconnaître qu'il est des leçons qu'on ne reçoit que de l'expérience, et qu'en politique, les initiatives, toutes généreuses qu'elles soient, ne sont pas sans danger.
L'Autriche, profitant des lenteurs du congrès, n'avait cessé d'accroître ses forces militaires. Dans le royaume de Naples, tout d'ailleurs semblait l'y autoriser. La révolution qui, au début, eût été facilement comprimée par quinze cents soldats autrichiens, partis des bords du Pô et s'avançant à marches forcées sur Naples, semblait s'organiser et s'affermir. Presque tout ce qui restait à Naples du corps diplomatique européen ne pouvait s'empêcher de remarquer l'enthousiasme qui semblait gagner toutes les classes.
Le chargé d'affaires de France, M. de Fontenay (1), était
(1) On pourrait s'étonner de ne Yoir qu'un chargé d'affaires de France auprès du roi de Naples, dans une telle circonstance. Quand la révolution éclata, il j avait un ambassadeur résident. C'était M. le duc de Narbonne. Il avait jugé à propos de demander son rappel, sur le motif que le roi de Naples ayant accepté la constitution des Cortès, il n'était pas dans ses principes de conserver des fonctions auprès d'un gouvernement révolutionnaire. M. de Narbonne n'était rentré en
peut-être celui qui voyait les choses avec le plus de calme, mais l'ambassadeur de Russie, comme le ministre anglais, sir William A'Court, écrivaient à leurs cours que Ténergie populaire et nationale se développait chaque jour et qu'il était impossible d'en calculer les conséquences. De semblables rapports autorisaient M. de Metternich à annoncer que, ne voulant rien livrer au hasard, il était décidé à mettre sur pied une force tellement imposante qu'elle ne dût laisser aucun doute sur le succès des opérations qu'on serait bientôt obligé de lui confier. Il ne fallait pas, disait-il, recommencer les fautes qu'on avait faites vis-à-vis de la Révolution française et donner encore aux Napolitains l'occasion de s'aguerrir et les moyens d'organiser une résistance dont on aurait ensuite la plus grande peine à triompher; sous ce point de vue, il avait sans aucun doute parfaitement raison, et ses sages précautions se justifiaient encore par d'assez fâcheux renseignements qui déjà venaient de différents côtés sur les dispositions de l'armée piémontaise.
A la séance qui suivit celle où le congrès avait entendu la lecture du mémoire autrichien, on prit connaissance des mémoires prussien et russe. Le mémoire prussien s'associait à toutes les vues de l'Autriche, le mémoire russe contenait quelques réserves sur le droit d'intervention, qu'il faisait résulter des conventions d'Aix-la-Chapelle. M. de Metternich était trop habile pour ne pas se montrer satisfait d'une pièce qui, en dernier résultat, laissait ouverte la porte par laquelle il voulait passer. Les plénipotentiaires anglais avaient, dès le début, adopté pour règle de conduite une réserve dont ils ne devaient évidemment se
France qu'avec le Roi ; il était tout simple que Louis XVIII ait désiré récompenser sa fidélité et son dévouement; mais il est difficile de n'être pas frappé des inconvénients que présentent des agents supérieurs qui, sans avoir les connaissances et le sentiment de la discipline des hommes de la carrière, se croient tout permis grâce à la faveur du Roi.