COLÈRE DES ROYALISTES
« Chambre ; croyez qu'on ne pourra jamais vous donner un « plus funeste conseil. Cet acte vous brouillerait irrévoca- « blement avec les royalistes, que moi et quelques amis, si « vous ne vous portez pas à cette extrémité, trouverons « toujours moyen de vous ramener; croyez-moi, ayez con- (f fiance et laissez-nous faire. » Si M. de Richelieu ne lui fit pas à ce sujet une promesse formelle, il en fut du moins bien près, à en juger par ce qui s'est passé depuis.
Le lendemain du départ de ces messieurs, le 26 juillet, M. de Chateaubriand envoya sa démission de ministre du Roi à Berlin. Il écrivit qu'étant entré dans les affaires avec ses amis, MM. de Yillèle et de Corbière, il devait en sortir en même temps qu'eux. L'exaspération des royalistes était au comble : à défaut de la tribune qui se trouvait fermée, elle se manifesta dans les salons. C'était de la part du ministère un manque de foi, une perfidie, une trahison. Chose bizarre, c'était à moi surtout qu'on en attribuait la responsabilité. Il paraît qu'avant de partir, MM. de Yillèle et de Corbière avaient pris soin de répandre cette calomnie. Sans doute elle leur avait été inspirée par le dépit que leur causait l'attachement très vif que M. de Richelieu témoignait pour moi. Quoi qu'il en puisse être, il prit soin de dire hautement à qui voulait l'entendre que cette allégation était justement le contraire de la vérité. Cela n'empêcha pas qu'on persista à la répandre, et ce qui ne laissa pas d'augmenter mes ennuis, elle fut acceptée par le parti libéral. Je fus l'objet des louanges et des félicitations de la presse opposante. M. Guizot publia un ouvrage intitulé : Des moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France, Cet ouvrage renfermait, avec une critique amère de la conduite ministérielle, des portraits fort malveillants de presque tous les ministres (1). Je n'y étais
(i) M. Guizot, non content d'attaquer la conduite politique des ministres, avait voulu rendre leurs personnes aa moins ridicules, quand ce n'était point haïssables. Tel était le but des portraits qu'il
guère plus ménagé que les autres, cependant j'étais représenté comme ayant dans le conseil forcé les ministres royalistes à quitter la place.
La session avait été close le 31 juillet. Le ministère, délivré des soins qu'elle entraînait, n'avait plus qu'à s'occuper de l'administration intérieure et surtout de la politique extérieure. Je profitai du premier moment de repos que je pus trouver pour causer à fond avec M. de Richelieu de la position que nous créait la retraite de MM. de Villèle et de Corbière. « Il faut, lui dis-je, voir froidement « les choses et ne pas vous faire de trompeuses illusions. « Je suis à présent l'objet de l'aversion du parti royaliste, « il est inutile d'en discuter les motifs, ce qu'elle peut avoir « d'injuste, d'odieux même; il suffit de savoir qu'elle existe; a or, c'est un fait dont vous ne pouvez douter et d'après a lequel vous devez régler votre conduite. A la prochaine (f session, la majorité dépendra de ce parti pour lequel je « suis maintenant une pierre d'achoppement. Il faut Tôter 0 de votre chemin. Vous avez bien assez de difficultés sans a celle-là. Je sais tout ce que votre âme généreuse doit reste sentir en entendant la proposition que je viens vous faire, a mais il faut l'accepter. Ma démission s'impose, si vous d voulez garder les apparences et ne pas paraître céder à
s'était permis de donner au public. Le plus mordant de ces portraits était celui de M. de Serre, et sur quelles données l'aTait-il tracé? Sur celles qu'il avait recueillies dans une liaison de quatre années, pendant lesquelles il avait été l'habitué le plus assidu de la maison de M. de Serre, le conûdent de toutes ses pensées et son ami politique le plus intime. Pour moi, il avait oublié qu'il était mon obligé, que c'était à moi qu'il avait dû d'être secrétaire général du ministère de la justice, puis maître des requêtes, puis enûn conseiller d'État. Ce qui était plus choquant encore, et M. Koyer-Collard lui-même ne pouvait s'en taire, c'était la présomption avec laquelle il s'était attaqué à une aussi pure et aussi honorable figure que celle du duc de Richelieu. Il avait cru pouvoir se moquer d'un homme qui jouissait de l'estime de toute l'Europe, et dont les nobles vertus devaient désarmer ceux-là mêmes qui ne partageaient pas ses opinions. Heureusement les écrits de l'espèce de celui de M. Guizot passent vite, et la mémoire d'un homme comme M. le duc de Richelieu dure longtemps.