CARRIÈRE DE M. DE VILLËLE. S
avait été commissaire du gouvernement auprès de l'administration départementale d'IUe-et- Vilaine et s'était ainsi, sans trop de scrupules, résigné à poursuivre la vente d'une grande quantité de biens d'émigrés. Aussi ne pritril pas en arrivant dans la Chambre de 1815 la couleur qu'on l'a vu adopter un peu plus tard. Dans les premiers moments, il semblait marcher sous l'aile de M. Royer-CoUard ; le hasard le fit membre de la commission pour la loi d'amnistie, puis rapporteur de cette commission, comme tel, défenseur officiel et officieux du fâcheux système des catégories. Il se trouva dès lors engagé dans la route qu'il n'a plus quittée depuis.
M. de Villèle était moins préparé que M. de Corbière au rôle qu'il devait prendre dans la politique. L'éducation première lui avait fait défaut. Embarqué fort jeune comme élève de marine, sur un vaisseau du Roi, ce vaisseau l'avait porté à l'île Bourbon, où il habitait pendant la Révolution. Il s'y était marié. Rentré en France, il se fixa près de Toulouse, dans les petites propriétés de son père, fut maire de sa commune, puis, à la Restauration, maire de Toulouse. L'ardeur de ses opinions royalistes l'avait mis en faveur, il avait écrit une brochure contre l'idée de donner à la France un gouvernement constitutionnel. Après les Cent-jours, il avait montré quelque faiblesse dans l'assassinat du général Ramel et les scènes violentes provoquées par l'association des Verdets. Il fut nommé député à l'Assemblée en 1815; sa rare intelligence pratique, sa remarquable aptitude à saisir les affaires dans tous leurs détails, ne tardèrent pas à se révéler, dans les bureaux, dans les commissions; sa réputation de travailleur et d'homme capable grandit rapidement.
Il fit dès lors partie de tous les conciliabules du parti royaliste exalté; après l'ordonnance du 5 septembre qui amena le renouvellement intégral et écarta une partie de ses collègues, il se trouva placé en première ligne. Ce
fut à cette époque qu'il se lia intimement avec M. de Corbière. Pendant plusieurs sessions, il occupa la tribune comme chef du parti royaliste; adroit, persévérant, il était passé maître dans la guerre de chicane qui convient à Topposition. Puis à mesure que son parti devint moins nombreux dans la Chambre^ se sentant moins fort, il se fit plus modéré; il s'habitua à parler sans préparation sur les affaires courantes; son langage était sans grâce, habituellement incorrect; sans atteindre jamais jusqu'à l'éloquence, il rendait clairement sa pensée. Quand il entra dans le ministère Richelieu, il affectait une extrême simplicité, disant en toute occasion qu'il ne savait presque rien et avait beaucoup à apprendre, ce qui ne l'empêcha pas de prendre une part fort active dans les discussions du conseil et d'intervenir dans toutes les affaires. Il ne les voyait jamais par le côté élevé, mais avec un grand bon sens et sans apparence de préjugés. Cette sûreté de jugement était d'autant plus remarquable, qu'il n'était aidé d'aucune instruction; dans chaque question nouvelle il avait son éducation à faire, mais la faisait vite. Ceux qui lui ont reproché son « ignorance » ne se sont pas aperçus qu'ils mettaient en saillie le trait le plus remarquable de sa nature et prouvaient à quel point il était heureusement doué. Il n'a rien appris dans les livres, il s'est formé par l'observation et l'expérience.
En dehors des affaires, M. de Villèle était incapable de soutenir une conversation. M. de Corbière ne pouvait s'empêcher d'en avoir un peu d'humeur, son pédantisme de scholar était révolté. « Enfin, disait-il un jour, il n'entend « même pas le latin des billets de Laborie; le vale, carissime, « il faut que je le lui explique. » Il n'avait jamais lu un livre traitant de l'administration et de l'économie politique. Dans les débats de 1815 et 1816, les opinions qu'il émet le prouvent; dans les années suivantes, il a dans les commissions appris le mécanisme financier. En 1819, il est incon-
CARRIÈRE D£ M. DE VILLËLË. 270
testablement l'homme le plus fort du parti royaliste, et personne ne peut nier ses lumières et son autorité. En 1821, il est sans contredit un homme d'État, un homme d'affaires de premier ordre.
Malheureusement il y avait dans l'étude des hommes un côté qui échappait presque toujours à ce noble duc de Richelieu ; celui-là était précisément le côté triste et fâcheux, mais très nécessaire à reconnaître dans M. de Villèle. M. de Richelieu avait du goût pour lui et dans une certaine mesure subissait son influence. Sa noble et droite nature n'avait pas su se mettre en garde contre ce qu'il y avait d'astucieux dans le caractère de M. de Villèle. Il n'a pas été éclairé par le langage qu'avant de le quitter il lui tint sur son propre parti, notamment sur M. de Corbière. Il est évident cependant qu'il manquait de franchise avec l'un des partis, qu'il trompait ou ses amis ou ses collègues du ministère, et cependant M. de Richelieu lui gardait sa confiance!
M. de Villèle aimait les affaires et désirait le pouvoir; sans idées arrêtées, il avait appliqué toutes les facultés de son esprit à servir avec adresse les désirs, les passions de son parti, cherchant à les tempérer avec une grande habileté; il avait su manœuvrer dans la Chambre de manière à ne jamais se compromettre avec la droite, tout en conservant les dehors d'une certaine modération. Il connaissait à fond la tactique parlementaire et savait quels étaient parmi les royalistes les hommes auxquels il fallait s'adresser de préférence, qu'il fallait gagner pour entraîner les autres. Vint un moment où il lui fut impossible d'être à la fois l'homme de la droite et le collègue du duc de Richelieu. Là s'est trouvée la pierre d'achoppement qu'il eût volontiers écartée; il n'en eut pas la force; son caractère prudent lui faisait certainement voir avec déplaisir la nécessité de se séparer du duc. Il n'a donc pas manqué complètement de sincérité dans les regrets qu'il lui a témoignés au moment de leur séparation.