‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 118 sur 275 · LE CABINET AR6UËLLËS · texte numérisé non relu

LE CABINET AR6UËLLËS

de faiblesse, pour éclairer tant de déraison? Nous avons laissé le récit des événements survenus en Espagne au moment où M. de Bardaji venait d'être nommé ministre des affaires étrangères. Ce changement, l'un des faits les plus extraordinaires de l'époque, n'avait point été opéré, comme on pourrait le croire, par la faction révolutionnaire, loin de là; il était l'œuvre de la volonté royale, ou pour mieux dire d'un mouvement de dépit de Sa Majesté contre le ministère que la révolution lui avait imposé. Ce ministre n'était ni sans mérite ni sans capacité; les deux frères Arguelles, qui faisaient partie du ministère et qui y exerçaient la première influence, étaient, bien que doués d'un esprit fort chimérique, de sincères, d'honnêtes constitutionnels. La réputation d'éloquence de l'ainé datait des Cortès de Cadix. Envoyé aux présides d'Afrique, sous le gouvernement absolu, il n'avait rapporté de ce cruel exil aucune passion haineuse ni vindicative. Animé de bonnes intentions, dévoué à la partie modérée de l'assemblée, il avait dû plusieurs fois tolérer les scènes odieuses qui avaient pour but d'arracher au roi les résolutions qui lui répugnaient le plus, entre autres, la sanction du décret qui supprimait tous les monastères, moins treize, qui ordonnait la vente de leurs -biens et en appliquait le produit à l'acquittement des dettes et des charges de l'État. A la suite de cette douloureuse concession, le roi s'était retiré à l'Escurial, avait affecté de ne plus prendre part aux affaires, d'y porter la plus complète indifférence. Il s'était refusé à quitter cette retraite même pour venir clore la session.

Une fois l'assemblée séparée, croyant que le moment était venu de ressaisir une partie de son autorité, sans prendre l'avis de ses ministres, le roi avait fait changer le chef politique de Madrid. On appelait ainsi le magistrat auquel était conflée l'administration civile de la ville. Ce fut l'occasion d'une émeute plus grave encore que les pré-

cédentes, à la suite de laquelle les comités révolutionnaires aussi bien que la commission permanente des Cortës sommèrent le roi de rentrer dans sa capitale. Le roi, épouvanté d'un tel accord, protesta qu'il n'y avait aucun dessein secret dans l'acte irrégulier qui causait tant d'irritation; il révoqua la nomination du nouveau chef politique et promit de revenir incessamment dans la capitale de ses Ëtats. Il rentra dans Madrid le 2i novembre. Il avait, suivant l'usage, paru aux fenêtres pour voir défiler les troupes qui l'accompagnaient : c'était le moment attendu pour l'abreuver d'outrages. La scène fut des plus pénibles. Il était évident que les ministres avaient perdu toute autorité et qu'ils marchaient entraînés par la révolution, qu'il n'était plus en leur pouvoir de modérer. L'un d'eux, le ministre de la guerre, militaire distingué, honnête homme, emprisonné sous le gouvernement absolu pour ses opinions libérales, s'était retiré devant les méfiances des exaltés. Le haut clergé était persécuté, plusieurs évéques et archevêques étaient forcés de s'éloigner de leurs diocèses; l'archevêque de Valence n'échappa qu'avec la plus grande peine aux fureurs d'une populace déchaînée voulant le massacrer, ainsi que le général Elio, détenu dans la citadelle de cette ville depuis le commencement de la révolution. Bientôt le roi lui-même fut obligé d'éloigner son confesseur. Les fonctionnaires étaient chassés, remplacés immédiatement par les démagogues les plus redoutés. C'était dans un café, le café de la Croix de Malte, que siégeaient les comités tout-puissants. Des officiers, de mauvais prêtres, d'obscurs aventuriers, composaient le public ordinaire qui décidait de tout et organisait les manifestations tumultueuses. Les provocations séditieuses furent poussées si loin, que le gouvernement se vit forcé de tenir pendant quelques jours la garnison sous les armes et dut enfin fermer ce repaire de factieux. Cet acte de vigueur, tout en irritant ces factieux, ne lui fit aucun honneur

ARRESTATION DE VINUESA. 283

auprès du parti modéré; il était trop facile de voir qu'il avait toléré et même encouragé les scandales de la Croix de Malte, tant qu'ils n'avaient été dirigés que contre le souverain-.

Sans force, sans prestige, s'il parvenait h dominer rémeute dans Madrid, il était impuissant en province; là, chaque semaine voyait éclater un nouveau complot, une nouvelle insurrection. Par une singulière aberration d'esprit, la juridiction du jury qui n'était admise pour aucun délit avait été installée pour les délits de presse; il en résultait que les journaux pouvaient impunément exciter les passions et encourager la guerre civile.

Dans les premiers jours de février, une scène plus grave que les autres montra l'anarchie profonde dans laquelle était tombé le pays. La police de Madrid prétendait, non sans raison peut-être, avoir découvert un complot contrerévolutionnaire, tramé dans l'intérieur du palais, et elle avait fait arrêter un chapelain du roi nommé Vinuesa. On fit son procès; les révolutionnaires prétendaient qu'on usait de ménagements, qu'on ne voulait pas démasquer les conspirateurs parce que les chefs placés auprès du trône avaient des ramifications dans toutes les branches de l'administration, qu'ils étaient soutenus par une puissance étrangère, la France, qu'enfin ils avaient leurs principaux agents parmi les gardes du corps.

Le corps municipal, dans une adresse au roi, avait déclaré que les ennemis de la constitution étaient dans sa maison, dans son palais, dans sa chapelle. L'agitation devint extrême, le roi ne pouvait plus sortir pour sa promenade accoutumée sans entendre des cris menaçants, demandant la mort de Vinuesa, le renvoi des gardes du corps et de quelques ministres qui n'avaient plus la confiance de la nation. Sur les plaintes du roi, le corps municipal avait recommandé le calme, tout en reconnaissant « la justice des plaintes du peuple ». Le roi, rassuré par cette pré-

caution (des corrégidors avaient été envoyés pour maintenir l'ordre), s'était hasardé à sortir à son heure habituelle; les mêmes violences, les mêmes injures recommencèrent sur son passage. Les officiers qui escortaient le roi ont même prétendu que des pierres avaient été lancées; les gardes du corps alors se précipitèrent sur la foule, qui fut dispersée. Plusieurs personnes furent renversées, même assez grièvement blessées ; la colère de la population éclata. On représenta la conduite des gardes du corps comme le résultat d'un complot, on les accusa d'avoir attaqué sans provocation un peuple innocent et paisible, on exagéra le nombre des victimes. En peu d'instants une multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, entoura leur caserne; la garnison, la milice, prirent les armes, la municipalité se constitua en séance permanente. Les gardes qui avaient figuré dans le conflit avec le peuple, désavoués, abandonnés par une partie de leurs camarades, furent obligés de se rendre après deux jours de blocus; quelquesuns des plus compromis avaient pu fuir et se réfugier en France, les autres furent arrêtés et livrés à la justice (1). Il était difficile de supposer qu'après de tels événements le parti triomphant pût laisser au roi la disposition d'une force militaire aussi. gravement compromise; la suppression des gardes fut donc aussitôt résolue. Mais on ne s'arrêta pas là ; on exigea du roi le licenciement des gardes du corps. Il résista, pensant, non sans raison, que de leur conservation dépendait sa sûreté personnelle. Pour vaincre sa résistance le ministre de la guerre vint le trouver au milieu de la nuit, lui peignit sous les plus sombres couleurs le danger d'accroître l'irritation publique. Ferdinand signa; mais alors aussi, il renonça aux promenades dans lesquelles il ne pouvait plus être suivi de son cortège ordinaire. Il conservait de toutes ces avanies un profond res-

(1) Ils n'ont été jugés que quinze mois après. Us furent tous acquittés, et firent par la suite partie de différents régiments de cavalerie.

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