FERDINAND VII ET LES CONSTITUTIONNELS
sentiment; la pensée de se délivrer d'hommes odieux et dont la vue lui était chaque jour plus à charge était devenue chez lui une idée fixe. Il disait à M. de Laval : « Aht si j'avais des ministres comme ceux du roi de France ! » Un jour il s'était présenté à l'improviste dans la salle où était réuni son Conseil d'Ëtat; là, avec un accent indigné, il avait dépeint la tristesse de sa captivité, la contrainte dans laquelle il vivait, les outrages qui lui étaient prodigués ; il avait demandé à être délivré d'une si intolérable oppression. Les conseillers stupéfaits avaient répondu qu'il fallait entendre la justification des ministres. Il est certain qu'innocents ou coupables, le devoir des ministres était de donner leur démission, puisqu'ils avaient à ce point perdu la confiance de leur roi. Ils n'en firent rien; deux d'entre eux poussèrent l'insolence jusqu'à reprocher au malheureux roi d'avoir violé ses serments et conspiré contre la loi constitutionnelle. Révolté par tant d'audace, le prince était sorti du conseil et voulait faire arrêter ceux qui venaient de l'insulter. Ses amis le supplièrent de ne pas provoquer une crise qui pouvait être très périlleuse. .
Voilà dans quelle disposition d'esprit Ferdinand voyait s'approcher l'époque de la réunion annuelle des Cortès. Malgré les dures lois que cette assemblée lui avait imposées, malgré les actes qui avaient violenté sa conscience et blessé sa dignité, il est certain qu'il la voyait revenir sinon avec plaisir, du moins avec l'espérance qu'elle pouvait, en changeant la face des choses , lui fournir l'occasion de se délivrer d'hommes qu'il détestait. Cette impression était généralement partagée dans le pays. Les désordres avaient été si grands depuis la clôture de la dernière session, la force publique avait été si impuissante à les réprimer, qu'on ne pouvait plus attendre le retour de l'ordre que des résolutions que prendrait une assemblée dans laquelle on ne pouvait s'empêcher de reconnaître d'assez grands talents et, chez quelques-uns de ses mem-
bres, un véritable patriotisme. Ceux-là sans doute ne voudraient pas subir les lois des misérables qui remplissaient les clubs« Le 1*' mars, le roi se rendit au palais des Coriès avec la pompe accoutumée et prit sa place entouré de tous les ministres. Dans la première partie de son discours, dictée évidemment peir les ministres et la seule dont ils eussent connaissance, le prince esqprimait les sentiments les plus constitutionnels et se déclarait même avec force contre l'agression dont les Napolitains étaient l'objet de la part de l'Autriche; dans la seconde qu'il pronoaça en élevant la voix, il retraçait les insultes qu'il avait essuyées depuis quatre mois, montrant combien les libertés publiques étaient compromises par les atteintes portées à la liberté de la couronne. Continuant cette protestation inattendue, il déclara que ces insultes n'auraient pas eu lieu si le pouvoir exécutif avait déployé le zèle et l'activité nécessaires.
On peut juger de l'effet de cette accusation foudroyante, proférée à la face de la nation; quelques applaudissements partirent des tribunes, la majorité des Cortès garda un profond silence. Les ministres qui entouraient le trône restèrent confondus, partagés entre la surprise et la colère. Ferdinand, pour la première fois, sortant de son apathie, montrait du courage; peut-être serait-il sorti de son esclavage s'il avait su mettre à profit sans retard et sans hésitation l'impression qu'il avait produite. Malheureusement, avec son imprévoyance ordinaire, il n'avait rien concerté, rien préparé pour soutenir le grand coup qu'il venait de porter. Arguelles et les autres ministres voulaient donner leur démission à l'instant même ; leurs amis leur persuadèrent d'attendre quelques jours pour avoir le temps d'exposer aux Cortès, conformément à la loi, la situation de leurs départements respectifs. Le roi ne le leur permit pas; il les destitua le lendemain; mais comme il n'avait pas pensé aux successeurs qu'il devait leur donner, les