‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 121 sur 275 · LA GUERRE CIVILE EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LA GUERRE CIVILE EN ESPAGNE

rien; malgré une proclamation du roi qui, pour éviter les résolutions désespérées, promettait de défendre la constitution, la guerre civile éclata sur plusieurs points du royaume. Aux environs de Burgos, l'étendard de la rébellion était levé par un curé qui s'était signalé dans la guerre de l'indépendance. C'était au nom du roi et de la foi qu'il avait réuni autour de lui plusieurs centaines de partisans, habitués comme lui à tous les hasards des combats. Dans les provinces basques, l'insurrection était encore plus grave. Quinze cents hommes environ, sortis de ces provinces et de la Navarre, s'étaient mis en mouvement sous la direction de quelques chefs obscurs, avaient battu, fait prisonnière toute la milice de Vitoria, et s'étaient emparés d'une petite place forte. A Barcelone, à la Corogne, à Valence et à Carthagène, le parti révolutionnaire s'était emparé du pouvoir. Il faisait arrêter sans forme de procès des centaines d'individus de toutes classes, de tout sexe, de tout âge, choisis presque au hasard parmi ceux dont les opinions présumées, le rang, la fortune pouvaient faire ombrage aux démagogues. Embarqués sur les premiers bâtiments qui se trouvaient dans les ports, ils furent déportés les uns aux îles Baléares, les autres aux îles Canaries. Ces violences avaient été concertées dans des sociétés secrètes. C'était l'ouverture d'une nouvelle ère révolutionnaire. Pour donner à l'avenir à ces excès une apparence de légalité, lès Cortès s'empressèrent de voter des mesures extraordinaires, deux lois furent promulguées. La première prononçait la peine de mort contre ceux qui tenteraient de renverser la religion catholique et la constitution ; la seconde soumettait les conspirateurs au jugement d'un conseil de guerre, choisi dans le corps môme qui aurait opéré l'arrestation ; le jugement devait être rendu dans six jours, sans appel, après avoir été confirmé par l'autorité militaire; le droit royal de grâce ne pourrait en arrêter l'effet. Des corps de troupes commandés par les officiers les plus

renommés marchèrent contre les rebeUes, rassemblés dans les environs de Burgos ; ceux-ci furent dispersés. Le curé qui les commandait trouva un asile où il sut échapper aux recherches; sa destinée n'était pas terminée, et l'avenir lui réservait encore un rôle important. Les insurgés des provinces basques furent bientôt contraints de se rendre à discrétion dans la petite place forte dont ils s'étaient emparés. Ils devaient tous être mis à mort. Le ministère et les Certes reculèrent devant cette barbare conséquence; une amnistie fut publiée, mais avec des exceptions ; plusieurs royalistes et plusieurs prêtres furent exécutés, et ces exécutions donnèrent à la révolution un caractère encore plus sombre que celui qu'elle avait eu jusqu'alors.

L'aumônier du roi, Vinue8a,dont nous avons déjà parlé, avait été jugé et condamné à dix ans de présides. Cet arrêt ayant paru beaucoup trop doux à la horde des anarchistes qui remplissait les cafés et les clubs de Madrid, il fut décidé qu'on irait le chercher dans la prison pour le tuer. L'autorité, qui n'ignorait ni la résolution prise ni l'heure à laquelle on devait l'exécuter, ne jît rien pour l'empêcher. Le chef politique s'était mis au lit, et le commandant militaire resta invisible. Ce fut à coups de marteau que l'infortuné prêtre fut étendu sans vie aux pieds de ses assassins. Ils se portèrent ensuite chez le juge qui avait rendu la sentence ; on l'accusait de s'être laissé gagner à prix d'argent, il avait heureusement été averti et s'était dérobé par la fuite. La force armée arriva quand tout était consommé, et pendant toute la soirée le club où s'était concerté un si abominable attentat retentit des cris d'une joie féroce que personne n'entreprit de troubler.

La consternation était générale; le roi, épouvanté, descendit dans la cour du palais au milieu de ses gardes, mettant sa vie et celle de sa famille sous leur protection. Seul dans les Cortès, Martinez de la Rosa fit entendre la plus noble et la plus énergique protestation, désignant à

LE MINISTÈRE FELIU. 291

l'indignation publique aussi bien qu'à la vengeance de la loi les meurtriers de Vinuesa. Ses paroles n'eurent pas d'écho, les crimes restèrent impunis. Le marteau devint en Espagne l'emblème des massacres populaires, comme l'avait été en France la lanterne. L'opinion publique a longtemps poursuivi de sa haine ceux qui avaient participé à ces assassinats, et de son mépris ceux qui les avaient laissé commettre.

Le général Morillo, récemment arrivé d'Amérique, après une succession de campagnes et de combats où il s'était couvert de gloire, fut investi du commandement militaire de Madrid; sa loyauté, son courage étaient connus, et devaient inspirer aux factieux une crainte salutaire. Tout autre que Ferdinand aurait mis à profit ce mouvement de réaction et remplacé les ministres démissionnaires par des hommes dévoués à sa cause. Il fit choix de Feliu, dont les idées arriérées ne pouvaient lui concilier l'opinion populaire et lui aliénaient tous les constitutionnels.

Les Cortès, effrayées des tentatives récemment faites par les contre-révolutionnaires de Burgos et de la Navarre, crurent devoir rechercher de nouveau l'appui des sociétés patriotiques. A la fin de la précédente session, elles avaient mis ces sociétés sous la dépendance du' gouvernement, qui s'était vu investi du droit d'en suspendre indéfiniment les réunions; elles rapportèrent cette loi et la remplacèrent par une nouvelle, qui ne donnait d'autre garantie à l'ordre public que la responsabilité des présidents de ces clubs, et quelques mesures réglementaires assez sévères. Le roi refusa sa sanction; il en fit autant pour une autre loi que les Cortès rendirent. De nouveaux conflits ne tardèrent pas à se produire entre les Cortès et l'autorité royale. Appuyé sur les avis du Conseil d'État, le roi avait refusé sa sanction à la loi sur les réunions publiques et à l'abolition des droits seigneuriaux.

Le Conseil d'État était composé de l'élite de la nation,

29i MÉMOIRES OU CHANCELIER PASQUIER.

des hommes les plus distingués dans diverses carrières et jouissant d'une véritable considération; il fut d'un grand secours pour la couronne, et les effets de son intervention prouvent que c'était un instrument pouvant être utile, pouvant devenir une Chambre haute et faire contrepoids aux assemblées de composition plus démocratique. Les meneurs du parti avaient senti ce danger et essayé de le prévenir en introduisant dans la constitution une disposition qui ne permettait pas de faire entrer dans le Conseil d'État plus de quatre grands et deux évéques. Il n'était pas moins vrai qu'avec un peu d'habileté, on aurait pu arriver à augmenter l'autorité et l'influence d'un corps dans lequel on aurait trouvé un appui efficace contre les entreprises des révolutionnaires. Mais ce n'étaient pas malheureusement les idées en faveur auprès du roi et de ses conseillers malavisés. Ils avaient renoncé à améliorer les institutions actuelles et n'avaient d'autre but que de les renverser et pour cela de recourir à l'intervention étrangère. L'exemple de Naples et du Piémont, toujours présent à leur pensée, suffisait pour justifier leurs vœux et appuyer leurs espérances ; ils s'inquiétaient peu des différences de situation politique et géographique. Les distances étaient peu de chose aux yeux de Ferdinand, et la marche des troupes étrangères s'avançant à son secours était chez lui une idée fixe. Dans les six derniers mois, à la suite des conversations dans lesquelles le ministre de France s'efforçait de lui montrer tout le parti qu'il pouvait encore tirer des habitudes monarchiques de l'Espagne, du profond respect que la majorité espagnole avait toujours pour le roi et la royauté, le prince lui avait dit pour toute réponse : « Ne croyez-vous pas que les troupes russes sont « à présent en marche? A quelle distance supposez-vous « qu'elles doivent se trouver de mes frontières? » On a de la peine à admettre un tel excès d'ignorance, de crédulité de la part d'un souverain placé dans une position si diffi-

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