‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 123 sur 275 · LES SOCIÉTÉS SECRÈTES EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LES SOCIÉTÉS SECRÈTES EN ESPAGNE

SOUS la direction d'un comité supérieur, connu sous le nom de Grand Orient. C'était là que s'étaient tramés presque tous les complots qu'on avait vus éclater depuis 1814 jusqu'en 1820; c'était là qu'avait été préparé le mouvement de l'île de Léon. Les auteurs principaux de la révolution, à la tète desquels se place Riego, étaient alors tous francsmaçons. Il n'en était pas ainsi des hommes ayant joué un rôle en 1812 et dans les Gortès de Cadix; ceux-là avaient été presque tous bannis ou emprisonnés avant l'époque où la franc-maçonnerie avait pris une couleur politique.

A côté des loges fonctionnait une autre société purement politique sur le modèle des carbonari italiens; les membres prirent le nom de comuneros, dénomination qu'avaient déjà prise au quinzième siècle les défenseurs des libertés castillanes sous Charles-Quint. Ce groupe constituait une tour qui envoyait un représentant à l'assemblée provinciale; enfin chaque assemblée provinciale députait un procurateur à l'assemblée suprême résidant à Madrid. Une junte directrice était installée à Madrid pour exécuter ses décrets ; c'était un second gouvernement institué parallèlement au gouvernement légal, et destiné à entraver sa marche s'il ne pouvait réussir à dicter sa conduite. Le but réel qu'ils poursuivaient était le renversement de la monarchie, au profit d'une république dont ils seraient les maîtres. Us eurent bientôt recruté une foule d'aventuriers, de chevaliers d'industrie, de misérables pamphlétaires sans principes, sans conscience et prêts à tout hasarder. Leur nombre s'éleva bientôt à plus de soixante mille. Us avaient quelques chefs marquants, entre autres le général Ballesteros, qui après avoir joué un grand rôle dans la guerre de l'indépendance, avait été depuis ministre de la guerre et était encore conseiller d'État. A côté de quelques députés de l'assemblée des Cortès, on voyait figurer parmi eux jusqu'à un ancien ministre des affaires étrangères soUs le gouvernement absolu, un sieur Pizzaro.

Le gouvernement royal et constitutionnel n'avait pas eu la force de dissoudre cette association à sa naissance, il ne devait pas tarder à en subir le joug. Comme les carbonari italiens, ayant les mêmes illusions, les mêmes entraînements, les comuneros ont écarté les hommes doués de quelque prudence et de quelques lumières, et compromis les vrais intérêts de leur pays, comme ceux de la liberté. Les premiers exploits par lesquels ils signalèrent leur intervention eurent lieu dans le courant du mois d'août. Le roi était revenu à Madrid, et cédant aux instances dont il était assailli, venait de signer le décret de convocation des Gortès extraordinaires pour le 24 septembre suivant.

Pour effrayer les populations, on essaya de renouveler la scène de Vinuesa sur un malheureux peintre en bâtiments qui venait d'être condamné à quelques années de présides pour avoir trempé dans un complot contre-révolutionnaire. L'attitude ferme du général Morillo prévint ce nouveau crime. Peu de jours après, des rassemblements se formèrent près d'un couvent où étaient encore détenus des gardes du corps accusés d'avoir sabré le peuple au mois de février précédent. Leurs têtes furent demandées avec des clameurs forcenées, et la garde du poste se vit obligée d'employer la force pour écarter ces furieux. La sédition devenant de plus en plus redoutable, le général Morillo crut devoir se présenter en personne pour tenter de la dissiper. Dans le tumulte, on prétendit qu'il avait frappé de sa canne les citoyens, et ce fut assez pour que les orateurs des clubs l'accusassent aussitôt d'avoir outrage la majesté de la nation souveraine et appelassent sur lui tout le poids de la vengeance populaire. Ainsi menacé, il ne se crut pas assez fort pour tenir tête à l'orage, donna sa démission, et demanda à être traduit devant un conseil de guerre. Cette condescendance apaisa un moment l'agitation; un peu plus tard, il fut acquitté

Page 1