LA FIÈVRE JAUNE A BARCELONE
la contagion. Tortose et Mequinenza étaient décimées, les lies Baléares furent atteintes ; après le départ des autorités, Barcelone, laissée à la garde de ses citoyens, n'eut d'autre secours que ceux que lui apportèrent deux des meilleurs médecins de Madrid. Plus de vingt mille personnes, sur soixante mille qui étaient restées, furent moissonnées dans l'espace de quatre mois.
Le gouvernement français devait se préoccuper des dangers que faisaient courir à ses populations les fréquentes communications entre la Catalogne et les provinces méridionales de la France. La première précaution qu'il crut devoir prendre fut en même temps une mesure d'humanité et de générosité. On trouva sans nulle peine six médecins français qui acceptèrent la glorieuse mission d'aller secourir tant d'infortunes et étudier sur les lieux la marche du fléau et les moyens d'arrêter la contagion. Les docteurs Bally, Pariset (celui-là avait déjà été envoyé à Cadix deux ans auparavant) , François, Maret et Rochoux furent envoyés par le ministre de l'intérieur, le docteur Audouard par le ministre de la guerre. Le docteur Rochoux ne put soutenir pendant plus de six jours l'affreux spectacle qu'offrait Barcelone. Maret, jeune homme de la plus grande espérance, fut frappé de la contagion dès l'une de ses premières visites et périt au bout de huit jours. Pariset et Bally furent aussi atteints par le mal; Bally un moment considéré comme perdu; tous deux reprirent leurs travaux. Non seulement ils traitaient tous les malades indistinctement, passant leur vie dans les hôpitaux, mais ils avaient la généreuse audace, pour mieux étudier le mal, de disséquer les cadavres. Audouard en faisait autant de son côté; aussi ont-ils rapporté les observations les plus curieuses et les plus importantes. Ce qu'on aurait peine à croire, c'est qu'ils ne trouvèrent pas à Barcelone un seul des instruments nécessaires et qu'il leur fallut les demander en France, ainsi que les médicaments indispensables. On
venait de découvrir les effets de l'extrait de quinquina, connu sous le nom de quinine; le chimiste pharmacien Pelletier, auteur de la découverte, pensant qu'elle pouvait être utile, n'hésita pas à en envoyer aux médecins français. Il vint un jour m'en apporter une caisse au ministère des affaires étrangères, en me priant de la faire parvenir par la voie la plus prompte. Cette caisse, nous l'avons su depuis, contenait de ce remède pour une somme fort considérable; il ne voulut jamais en recevoir le prix. Une telle générosité ne peut être passée sous silence.
Il faut parler aussi de l'héroïsme de deux Sœurs de charité, de l'Ordre de Sainte-Camille, qui, sans autre mission que leur zèle, partirent pour Barcelone et montrèrent un courage au-dessus des éloges de la terre I Un médecin de Perpignan , M . Jouary , alla partager les travaux et les dangers de ses collègues de Paris; enfin un jeune Français condamné à la prison pour délit de presse, et qui s'était réfugié en Espagne, vint se mettre à la disposition des médecins français; il montra un tel dévouement que les médecins, avant de rentrer en France, écrivirent au minis tère pour obtenir de la bonté du Roi sa grâce et la permission de le ramener avec eux en France. Par ordre de Sa Majesté, j'écrivis au consul de France de lui délivrer un passeport (1).
Pour la première fois, on avait vu la fièvre jaune s'éloigner des bords de la mer et pénétrer dans l'intérieur des terres. A Tortose, elle avait enlevé six mille individus sur douze mille qui y étaient restés enfermés. Mequinenza, à
(1) Ce jeune homme, Bourget-Deschamps, est en effet rentré avec ce passeport; mais comme le ministère qui le lui avait fait accorder n'était plus en fonction, il fut loin d'être traité avec la bienveillance qu'il avait si bien méritée. Malgré les instances des médecins ses protecteurs, M. de Pejronnet, garde des sceaux, qui avait succédé à M. de Serre, s'obstina à lui faire subir une détention dans la prison de Toulouse. Il y a des hommes qui ne sentent pas ce que vaut la générosité sans conditions.