‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 126 sur 275 · LE CORDON SANITAIRE · texte numérisé non relu

LE CORDON SANITAIRE

plus de trente lieues des côtes, n'avait pas été moins ravagée, aussi les craintes étaient vives dans les villes voisines des Pyrénées. Il était bien difficile d'empêcher les contrebandiers de franchir journellement les passages. Il n'y avait donc eu qu'un cri pour qu'un cordon sanitaire fût formé au milieu des montagnes et pour que les peines les plus sévères, même celle de la mort, fussent appliquées. Des ordonnances parurent interdisant tous rapports avec les pays espagnols. Pour former un cordon sanitaire il fallut recourir non seulement aux troupes des garnisons voisines, mais encore à des régiments placés à l'intérieur du royaume. Bientôt leur nombre dépassa trente mille hommes. Encore semblait-il aux habitants de toute la contrée, depuis Perpignan, Tarbes et Pau jusqu'à Montpellier, Toulouse et Agen, qu'on les abandonnait sans défense au danger qui les menaçait. Le parti libéral ne manqua pas d'en prendre ombrage et de prétendre que ces troupes n'étaient rassemblées que pour menacer la révolution d'Espagne. Des deux côtés des Pyrénées, on affecta de dire que le danger de la contagion n'était qu'un prétexte, que le gouvernement français s'apprêtait à secourir les contre-révolutionnaires et les partisans du pouvoir absolu. Ceux-ci de leur côté ne demandaient pas mieux que de le croire aussi, et jamais supposition n'a été cependant plus gratuite que celle-là. Elle fut assez malhabile de la part des libéraux, ils accoutumèrent les esprits à l'idée d'une intervention. Grâce à eux cette réunion extraordinaire de troupes a eu une assez grande importance politique. On apprit qu'on pouvait sans danger réunir dans des cantonnements fort rapprochés un grand nombre de régiments. Elle fut l'occasion de mieux apprécier l'esprit, la discipline de l'armée, et de reconnaître combien était réelle l'amélioration que la dernière organisation y avait apportée.

Tout cela n'était pas pour plaire au gouvernement espagnol. Les relations devinrent pénibles entre Paris et

Madrid, les journaux redoublèrent leurs attaques injurieuses contre les ministres et particulièrement contre moi. A cette époque l'Espagne était le refuge de tous les libellistes poursuivis en France, de tous les conspirateurs échappés aux tribunaux de tous les pays, Français, Piémontais et Napolitains. D'un autre côté, tous les mécontents espagnols, tous les ennemis de la constitution se donnaient rendez-vous sur le territoire français. S'ils n'y trouvaient pas, comme les échappés de France en Espagne, la protection et les encouragements déclarés du gouvernement, ils n'y manquaient pas non plus d'amis, de partisans zélés et puissants, surtout à la cour. Il y avait parmi eux quelques militaires, quelques hommes d'Ëtat, comme les Eguia, Mataflorida, Quesada, d'Eroles, mais les ecclésiastiques étaient les plus nombreux et les plus turbulents. L'archevêque de Valence, plusieurs prélats et un assez grand nombre de moines formaient Tétat^major de cette émigration. Ils avaient établi leur quartier général à Bayonne. Ils préparaient, disaient-ils, la contre-révolution qui devait sous peu de jours être achevée avec l'aide des troupes françaises concentrées sur la frontière. Dans de pareilles conditions, il était permis de craindre que la paix ne fût à la longue difûcile à maintenir, et la crainte d'une rupture devait augmenter par le spectacle des événements qui suivirent la réunion extraordinaire des Cortès.

Les premières séances avaient été consacrées à des réformes bien entendues, ayant pour objet la nouvelle division du territoire, l'organisation des établissements de bienfaisance, et enfin la préparation d'un nouveau code pénal. Mais pendant que les députés se livraient paisiblement à ces discussions, les sociétés secrètes préparaient une crise plus redoutable que toutes celles dont nous avons rendu compte. Riego en fut encore l'occasion.

Après l'avoir relégué à Lérida, le gouvernement n'avait pas jugé nécessaire de faire connaître les faits qui avaient

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