‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 132 sur 275 · L'INSURRECTION DES ILES · texte numérisé non relu

L'INSURRECTION DES ILES

assistance dans une petite population grecque dont Tîmportance et presque l'existence ne dataient que de quelques années seulement. Trois petites îles, Hydra, Spetzia et Ipsara, avaient pu, pendant la guerre de la Révolution française, se créer une marine marchande assez considérable. Le commerce de grains de la mer Noire avait augmenté leurs relations et leurs richesses. Braves, sobres, intelligents, leurs matelots connaissaient parfaitement les mers difficiles sur lesquelles ils naviguaient. Leurs relations journalières avec la France, lltalie, Odessa, avaient développé leurs idées d'indépendance et augmenté leur haine contre les oppresseurs de leur pays. Nulle part Tin surrection ne trouva des esprits plus préparés à la servir; dès les premiers jours d'avril, les habitants des trois îles avaient suivi l'exemple de leurs voisins de Morée et organisé un gouvernement provisoire siégeant à Hydra et qui bientôt eut toutes les ressources nécessaires pour commencer immédiatement la guerre, des armes, des munitions, des hommes et de l'argent. Il équipa une flottille de cent quatre-vingts bricks de dix à douze canons, portant un pavillon bleu et blanc dit pavillon de Vhétérie. De simples négociants firent des sacrifices prodigieux; une seule maison équipa à ses frais trente navires armés de quinze à vingt canons. Une femme dont le mari avait été massacré par les Turcs (Bobolina de Spetzia) en fréta trois qu'elle conduisit elle-même au combat. Le sénat d'Hydra se mit en communication avec les pays insurgés, leur fournissant des munitions et des armes, établissant des croisières dans tout l'Archipel grec et préparant ainsi son soulèvement; il ne tarda même pas à montrer son pavillon à l'entrée des Dardanelles.

Le gouvernement turc, blessé dans son orgueil, sentit qu'il fallait prendre des mesures énergiques. Le Sultan mit à la tête du gouvernement un pacha rappelé d'Asie, avec des troupes nombreuses dont le fanatisme et la férocité étaient bien faits pour terroriser les populations de la

Grèce. On les fit camper sur les rives du Bosphore» et le 21 9 le grand vizir fit son entrée à Constantinople. Le lendemain, jour de Pâques, à la suite de la célébration du service divin, le patriarche Grégoire qui, un mois auparavant, avait fulminé un si terrible anathème contre les insurgés, fut arrêté et conduit dans les prisons du Bostangi-Baschi. Cinq heures après, il était pendu à la porte du palais patriarcal. Sur sa poitrine on lisait une inscription disant au peuple la cause de son supplice, a II n'avait « pas ignoré les rassemblements qui avaient eu lieu, ni « l'insurrection de son pays (la Morée). Il n'avait ni pré- « venu ni puni les égarés, il avait donc, suivant toutes les « vraisemblances, pris part à l'insurrection, il l'avait favo- « vorisée. »

Les soupçons du gouvernement turc étaient-ils fondés ? Rien n'a prouvé depuis que Grégoire eût trahi la confiance qui lui était accordée et qu'il n'ait pas été de bonne foi dans la publication de son msindement. Il n'ignorait pas sans doute les dispositions générales de ses coreligionnaires, mais il est très vraisemblable qu'eux-mêmes connaissaient les périls de la situation et lui avaient épargné des confidences parfaitement inutiles. Après le supplice, son corps, descendu du gibet, fut livré aux Juifs qui dans cette révolution ont toujours été au premier rang des plus cruels persécuteurs des Grecs. Ils le traînèrent dans les rues, lui firent subir mille outrages et le jetèrent enfin à la mer. Des mains pieuses recueillirent ces tristes restes, les transportèrent à Odessa, où ils furent ensevelis avec une grande solennité. Ce crime n'était que le prélude de plus grandes atrocités; Tévêque d'Éphèse et plusieurs autres prélats furent assassinés. Les Grecs les plus considérés du Fanar furent décapités et pendus aux fenêtres ou aux portes de leurs maisons. A Andrinople, le patriarche Cyrille subit le même sort, les églises furent profanées ou détruites; le vizir, auteur de ces inqualifiables violences.

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