MISSION DE L'AMIRAL HALGAN
si longtemps stationné dans le golfe de Naples. Cette flotte était sous les ordres du contre-amiral Halgan, Tun des officiers les plus expérimentés, les plus habiles, les plus honorables de la marine française. Il devait, en observant une stricte neutralité, porter partout secours et assistance aux agents et aux sujets franchis ; il ne devait rien négliger pour faire entendre la voix de la clémence et de l'humanité , pour arracher, sans distinction de parti et de religion, le plus de victimes qu'il serait possible aux fureurs d'une guerre sans merci. Ses instructions lui prescrivaient de s'informer de l'état des choses, des causes de la crise, des chances des belligérants, surtout de l'action exercée par les différentes puissances, de l'attitude de leurs agents.
Après la Russie, l'Angleterre, par son établissement dans les iles Ioniennes, était celle dont les agissements devaient être le plus soigneusement observés. On savait déjà que les premiers actes de l'administration anglaise dans Corfou avaient été favorables aux Turcs, que c'était par les soins de cette administration que la citadelle de Patras, occupée par eux, avait été approvisionnée de vivres, sans lesquels il leur aurait été impossible de s'y maintenir. Cette conduite n'avait rien qui dût surprendre : le gouvernement britannique regardait encore, ainsi que toute l'Europe, l'insurrection grecque comme suscitée par la Russie. L'amiral Halgan a rempli sa délicate mission de la manière la plus honorable et la plus heureuse; il a exécuté ses instructions avec un tact et une habileté rares. Il a été admirablement secondé par les officiers placés sous ses ordres. Ils ont mérité partout l'estime et la reconnaissance; l'escadre a laissé derrière elle des souvenirs plus glorieux et plus durables que ceux qui s'attachent aux conquêtes et aux batailles gagnées.
Les opérations maritimes avaient commencé dans l'Archipel. A la fin de juin, les habitants de l'île de Samos s'étaient insurgés ; le cadi, les janissaires, les Turcs avaient
été égorgés. Ces cruautés avaient attiré des représailles terribles à Smyrne et sur les côtes de TAsie Mineure. L'escadre turque était sortie des Dardanelles pour châtier les populations de l'Archipel insurgées et anéantir la marine grecque. Elle était composée de deux vaisseaux de ligne, trois grosses frégates et cinq bricks, chargés de troupes de débarquement. Elle était suivie et surveillée par deux escadrilles grecques épiant le moment de la surprendre et de lancer contre elle quinze ou vingt petits bâtiments préparés en brûlots. Le 8 juin, l'amiral turc étant au mouillage de Mitylène, détacha un de ses vaisseaux de 74 pour aller au-devant d'une deuxième division qui devait la rejoindre. Ce vaisseau, arrivé près de Ténédos, fut enveloppé par les petits bâtiments grecs; le capitaine se réfugia dans un golfe, où il ne tarda pas à échouer. L'équipage se jeta dans les chaloupes pour gagner le rivage; sur les mille soldats embarqués, deux cents seulement se sauvèrent. Le capitaine fut au nombre des victimes. Le commandant de l'escadre turque, au lieu de se mettre en devoir de venger cet échec, ne songea qu'à regagner en toute hâte les Dardanelles, poursuivi par la flottille grecque, avec laquelle il n'osa pas échanger un coup de canon. Enhardis par la honteuse retraite de leurs ennemis, les Grecs canonnèrent la capitale de Chio, pour punir les habitants de ne s'être pas joints à l'insurrection.
La capitale de ces îles,' nommée Aïvali, attaquée par eux, fut défendue avec courage par les Turcs. Ceux-ci se retirèrent enfin, après avoir mis le feu à la ville, qui comptait plus de vingt-six mille habitants; les vainqueurs euxmêmes se virent forcés de l'évacuer. Les Turcs revinrent alors, et tous les habitants grecs qui ne purent trouver asile sur la flotte furent massacrés ou vendus comme esclaves. A Smyrne, dès les premiers jours de juin, la persécution avait commencé par des exactions et des pillages commis en plein jour. Les magasins grecs que la
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terreur avait fait fermer avaient été pillés, les Grecs euxmêmes avaient été poursuivis et massacrés dans les rues. Deux mille d'entre eux s'étaient réfugiés dans la maison du consul général de France; d'autres trouvèrent un asile sur les bâtiments de l'escadre françîdse.
A la nouvelle de la prise et de l'incendie du vaisseau turc à Ërisso, les fureurs des musulmans redoublèrent. Un bâtiment russe se trouvait dans le port; les Turcs, malgré le droit des gens, malgré les protestations du capitaine, s'obstinèrent à le visiter et en tirèrent cinquante Grecs, qui ne tardèrent pas à être massacrés. On ne pouvait braver plus hautement la puissance russe. Sans la résistance du consul de France, M. David^ dont la conduite fut héroïque, et sans l'assistance que lui prêta l'escadre française, il ne serait pas resté un Grec à Smyrne. La fermeté d'âme et le courage de M. David avaient inspiré aux agents du gouvernement turc un tel respect, que peu de jours après son crédit alla jusqu'à obtenir des mesures sévères contre les assassins les plus connus.
Pendant ce temps, à Cos, à Ténédos, à Chypre, le sang coulait, ainsi que dans l'île de Candie. Les prélats s'étaient mis à la tête des montagnards chrétiens et étaient descendus dans les plaines, imposant des contributions énormes sur les musulmans et enlevant les femmes et les enfants, qu'ils envoyaient en otage dans les montagnes. Un certain nombre de familles anciennement chrétiennes, mais qui s'étaient faites musulmanes, revinrent à la foi de leurs pères, se joignirent aux insurgés, et tous ensemble marchèrent sur La Canée, capitale de l'île. Après un combat sanglant, livré à deux lieues de cette ville, les Turcs, défaits, furent contraints de courir s'enfermer derrière les murailles, et pour venger leur défaite, ils mirent en pièces les chrétiens qui s'y trouvaient.
L'effet produit à Constantinople par ces désastreuses nouvelles arrivant d'heure en heure fut considérable. La
rage du peuple, des janissaires et surtout des troupes venues d'Asie éclata. Les églises chrétiennes qui restaient encore debout dans* la capitale furent profanées, détruites et rasées. Les Grecs qui osèrent se montrer dans les rues furent massacrés, puis, sur la dénonciation de Juifs, on les alla chercher jusque dans leurs maisons et grand nombre d'entre eux furent décapités à leur porte, pendus à leurs fenêtres ou noyés dans le Bosphore. On vit les femmes et les enfants des meilleures familles du Fanar vendus en plein marché; Constantinople fut, durant tout le mois de juin et pendant les premiers jours de juillet, le théâtre d'excès et d'horreurs qui surpassent tout ce que l'imagination peut se figurer.
Tout cela se passait malgré les représentations réitérées des ministres d'Angleterre et de Russie. Ils arrachèrent cependant un ordre du Grand Seigneur, publié dans les rues et dans les mosquées, pour interdire le port d'armes aux portefaix et à tous les gens du peuple et pour faire rentrer les soldats et les janissaires dans leurs quartiers. Cette mesure amena quelques jours de calme; cependant, pour donner une dernière satisfaction à la haine qui poursuivait les Grecs, le Sultan fit arrêter le prince Kallimachis, récemment nommé hospodar de la Valachie. Transporté avec toute sa famille à Boli de Brousse, il ne tarda pas à y terminer sa carrière.
Enfin le baron de StrogonoS*, toujours enfermé dans sa maison de campagne, reçut la réponse qu'il attendait de Saint-Pétersbourg. En exécution des nouvelles instructions, il envoya le 18 juillet au reis-effendi une note rédigée évidemment dans le cabinet particulier de l'empereur Alexandre. Cette pièce diplomatique a retenti dans toute l'Europe, bien qu'elle n'ait pas amené toutes les conséquences auxquelles on s'attendait. Elle doit être l'objet de notre plus sérieuse attention.
On commençait par rappeler la conduite loyale, franche
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et généreuse de Fempereur au moment où l'entreprise du prince Ypsilanti avait éclaté; « non seulement il l'avait « désavouée, mais même il avait fait offrir à Sa Majesté « une coopération dont l'efGcacité n'aurait pas été douteuse « et dont l'objet devait être d'isoler l'insurrection etd'épar- « gner des calamités sans nombre au peuple valaque et « moldave, qui n'avait cessé de donner au gouvernement « turc des preuves de sa fidélité. La force des armes devait « agir sans doute, mais sous la protection d'un gouverne- (( ment réparateur et des lois ainsi que des transactions qui et constituaient le droit public de la Yalachie et de la Mol- <f davie, jamais sous les bannières du fanatisme, jamais a pour assouvir les passions qu'il enfante. » Cette partie de la note est fort obscure, parce qu'il n'est pas aisé d'invoquer des transactions si peu applicables à des circonstances qui n'avaient pas été prévues à l'époque où les traités avaient été conclus. Le reste de la note est plus clair.
Ce que l'empereur Alexandre craignait le plus, c'était que les mesures adoptées par le ministre ottoman ne donnassent aux chefs de la révolution le prétexte d'une défense légitime contre ceux qui prétendaient détruire la nation grecque et le culte qu'elle professe. Cette crainte s'était en effet réalisée. Jamais, même dans les plus mauvais jours, on n'avait vu une proscription générale envelopper une nation tout entière, ni livrer la religion chrétienne à de tels outrages. Il était sans exemple qu'un patriarche d'Orient eût subi un affreux supplice dans le lieu où il exerçait ses augustes fonctions, alors que ce vénérable pasteur avait fait preuve, vis-à-vis du gouvernement turc, de la plus loyale obéissance. L'Europe n'avait pas encore eu la douleur de voir tous les chefs spirituels et temporels d'un peuple chrétien périr sous la main du bourreau, leurs cadavres profanés, leurs familles contraintes de fuir, leurs propriétés détruites par le fer et par le feu; elle n'avait pas vu surtout, depuis quatre siècles, la guerre déclarée au
culte du Christ par la ruine de ses temples, par les insultes prodiguées au symbole de sa foi. Sa Majesté devait comprendre les conséquences qu'entraînerait un tel système. Si elle devait le poursuivre, ou si elle ne pouvait en réparer les désastreux effets, elle se trouverait forcément, malgré les intentions les plus bienveillantes qu'auraient eues pour elle les puissances de l'Europe, placée en état d'hostilité contre le monde chrétien.
Venaient ensuite des considérations très remarquables sur la coexistence du gouvernement turc et des puissances chrétiennes. « Il fallait, pour qu'elle continuât d'exister, « qu'elle ne fût pas un signal de guerre ou d'outrage contre « la religion des princes chrétiens, et qu'elle n'entraînât « pas l'anéantissement d'un peuple qui leur était uni par « tous les liens de culte, de mœurs, de souvenirs. Il fallait, « pour qu'elle pût subsister aujourd'hui, qu'elle fût favo- « rable à l'affermissement des relations de paix et d'amitié « qui subsistaient entre les gouvernements européens, et « que tous s'appliquaient d'un commun accord à rendre de « plus en plus intimes et durables. Dans l'état présent des « choses, le ministre ottoman devait déjà avoir jugé, par « l'unanimité des représentations qui lui étaient faites, que « la cause plaidée par la Russie était une cause européenne. « Les deux conditions de la coexistence du gouvernement «r turc étaient évidemment violées. La foi que professaient « les monarques chrétiens avait reçu des outrages qu'ils « ne pouvaient oublier, à moins d'une solennelle répara- « tion, et la Sublime Porte avait placé la chrétienté dans « l'alternative de se demander si elle pouvait rester spec- « tatrice immobile de l'extermination d'un peuple chrétien, H si elle pouvait tolérer de continuelles insultes à la relier gion, si elle pouvait admettre l'existence d'un état qui « menaçait de troubler cette paix que l'Europe avait achetée « au prix de tant de sacrifices. La Russie avait de plus des « traités particuliers à invoquer, et elle pouvait faire valoir
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« les droits que lui conféraient ces traités» mais c'était sur « des considérations d'un ordre supérieur, s'il était poser sible, sur des considérations se rattachant aux engage- « ments contractés par toutes les puissances chrétiennes, « pour le maintien de leur union et de leur sécurité, qu'elle « préférait appeler dans ce moment la plus sérieuse atten- « tion de la Sublime Porte. Les mesures qu'elle avait a adoptées jusqu'à ce jour ne pouvaient être considérées « que comme l'effet d'une volonté libre et d'un plan rai- « sonné, ou d'un système que les circonstances ou le fana- « tisme de quelques hommes égarés forçaient le ministère « ottoman de suivre malgré lui. L'empereur se plaisait à « croire que cette dernière supposition était la seule admisa sible, mais il demandait à ce sujet une explication catéa gorique. Si, comme il aimait à le penser, c'était contre « le gré de la Sublime Porte que s'exécutaient en Turquie <x les mesures dont gémissaient la religion et l'humanité, « Sa Majesté Impériale désirait que Sa Hautesse manifestât a qu'elle possédait encore le pouvoir de changer un système « qui, tel qu'il était, ne permettait plus aux gouvernements « chrétiens de traiter ni de composer avec le gouvernement turc, « Alors l'empereur demandait que les églises détruites ou « pillées fussent immédiatement relevées, que la Sublime « Porte rendît à la religion chrétienne ses prérogatives, « que les coupables et les rebelles fussent seuls punis, etc. « Que si cependant le gouvernement turc témoignait, contre « toute attente, que c'était par suite d'un plan librement « arrêté qu'il prenait les mesures contre lesquelles on récla- « mait justement, alors il no resterait plus à Sa Majesté « Impériale qu'à déclarer dès à présent à la Sublime Porte « qu'elle se constituait en état d'hostilité ouverte contre le « monde chrétien, qu'elle légitimait la défense des Grecs, « et que la Russie se trouverait dans la stricte obligation « de leur offrir asile parce qu'ils seraient persécutés, pro^ « tection parce qu'elle en aurait le droit, assistance^ conjoin-
a tement avec toute la chrétienté» parce qu'elle ne pourrait « livrer ses frères de religion à la merci d'un aveugle fana- « tisme. »
Il est impossible de n'être pas frappé de l'assurance et de la persistance avec lesquelles l'empereur Alexandre parle au nom de toute la chrétienté, de toute l'Europe» et se fait fort, en quelque sorte, de l'une et de l'autre. La note était terminée par l'injonction à l'ambassadeur de laisser à la Sublime Porte un délai de huit jours pour répondre à la communication. Au cas où le gouvernement turc exauce** rait les vœux et réaliserait toutes les espérances de Sa Majesté Impériale, en adhérant à ses propositions, M. de Strogonoff était autorisé à convenir avec Sa Hautesse d'un nouveau délai qui lui permettrait de montrer à l'Europe que non seulement elle ne voulait pas le mal, mais même qu'elle pouvait et savait l'empêcher. Dans toute autre hypothèse, l'ambassadeur avait ordre d'annoncer qu'il quitterait immédiatement Constantinople, avec toutes les personnes appartenant à la légation.
Il était difficile que l'orgueil connu du cabinet ottoman ne fût pas blessé de la forme et du fond de cette note, et pendant plusieurs jours, malgré les instances de l'in ternonce autrichien, de l'ambassadeur anglais, du chargé d'affaires de France, il refusa toute réponse. Enûn, deux JQurs après le délai fixé, le baron de Strogonoff, ne voyant rien arriver, déclara que sa mission était terminée et demanda des passeports.
Le reis-effendi répondit qu'il n'en délivrerait pas. On crut que, suivant l'ancien usage, le ministre russe, déjà gardé à vue par des janissaires, allait être envoyé aux Sept-Tours. Les bandes asiatiques le demandaient. Mais cependant, soit réflexion sur la différence des circonstances, soit par l'effet des représentations des autres ministres, les passeports furent enfin délivrés, et le 30 juillet, le baron de Strogonoff put s'embarquer sur un bâtiment préparé pour