‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 138 sur 275 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Retour du czar dans ses États. — Les sentiments populaires russes. — Préparatifs de guerre contre la Turquie. — Ouvertures de l'empereur Alexandre à M. de La Ferronnajs; projet d'alliance francorusse; ce qu'en pensait M. de Richelieu. — Mémoire adressé par M. Pasquier à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg. — Sentiments personnels du roi Louis XVIIL — L'empereur Alexandre reprend les négociations avec la Porte. — Vojage de George IV en Hanovre; caractère du souverain anglais; son séjour à Lille. — Entrevue de lord Castlereagh et du prince de Metternich à Hanovre ; il cherche à y attirer un plénipotentiaire russe. — Le czar se décide d'assez mauvaise grâce à y envoyer tardivement M. de Lieven. — Le plan des ministres anglais et autrichien. — M. Pasquier rédige sur les conférences de Hanovre un mémoire qui reçoit l'entière approbation du Roi.

L'empereur Alexandre, en mettant le pied dans ses Ëtats à son retour de Laybach, surtout en arrivant à Saint- Pétersbourg, était entré dans une atmosphère très différente de celle qui l'avait entouré à Troppau, à Laybach, alors qu'il subissait l'influence de M. de Metternich. Dans sa capitale, comme dans l'étendue de son vaste empire, la politique de Pierre le Grand et de la grande Catherine était toujours en honneur. On y comprenait mal la doctrine de la solidarité européenne. L'entreprise d'Ypsilanti, si durement traitée à Laybach, avait été tout autrement jugée sur les bords de la Neva; la conscience publique, qui, même dans les États despotiques, n'est pas toujours étouffée, avait senti que cette entreprise était la conséquence de tous les encouragements donnés depuis trente années à la cause des Grecs, qu'on sacrifiait aujourd'hui si légèrement. Quand, malgré cet abandon, on avait vu la Grèce entière

répondre au signal qui lui était donné par la Moldavie; quand la guerre née de ce soulèvement était devenue une guerre d'extermination contre tout un peuple et contre une religion, tous les vieux Moscovites avaient senti le besoin de courir au secours de ce peuple, qui était un peuple de frères, puisqu'il avait le même culte et les mêmes autels. Les prêtres, si puissants en Russie sur toutes les classes de la société, sur le peuple surtout, ne négligeaient rien pour encourager et propager des sentiments s'accordant si bien avec les leurs. Personne ne les partageait plus hautement que l'impératrice mère, personne aussi ne pouvait leur prêter une plus grande assistance, soit par la considération universeUe dont elle était entourée, soit par le crédit incontesté dont jusqu'alors elle avait joui sur l'esprit de son fils. L'armée, qui ne comptait pas moins de huit cent mille hommes, voyait avec impatience le repos auquel on la condamnait depuis sept ans. La guerre contre les Turcs était pour elle une guerre sainte, une œuvre à la fois glorieuse et politique. Quelle plus belle occasion aurait-on donc jamais de replacer la croix sur le dôme de Sainte- Sophie? Il était temps que l'empire russe brisât les obstacles qui le tenaient emprisonné entre les glaces de la mer du Nord et les étroits passages du Bosphore et des Dardanelles. A quoi servait d'avoir fondé Odessa et d'avoir rendu productifs les steppes de la Crimée, si tant d'efforts devaient rester stériles? Tel fut le langage que devait entendre le czar dès qu'il fut entouré des siens.

M. de Capo d'Istria ne tarda pas à reprendre la haute confiance dont il jouissait autrefois; la note envoyée à Constantinople fut son ouvrage. L'empereur, dès lors, prépara la guerre prochaine, que son humanité et sa religion, bien plus encore que sa politique, lui faisaient considérer comme nécessaire. Sa préoccupation était de convaincre ses alliés qu'il obéissait à des devoirs et à des nécessités irrésistibles. Il adressa aux cabinets d'Autriche,

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