‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 139 sur 275 · LE CZAR SE PRÉPARE À LA GUERRE · texte numérisé non relu

LE CZAR SE PRÉPARE À LA GUERRE

de France, de Prusse et d'Angleterre une circulaire par laquelle il les conviait à unir leurs efforts aux siens pour obtenir de la Porte les réparations convenables et lui faire sentir la nécessité de rentrer dans des voies de justice et de modération. Une semblable ouverture indiquait la nécessité d'un nouveau congrès. Comment concevoir que de si graves questions pussent, à de si grandes distances, être traitées par voie de correspondance? Cependant le mot de congrès n'était pas articulé dans la note.

M. de Mettemich, qui avait à Saint-Pétersbourg l'un de ses plus habiles affidés, M. de Lebzeltern, ne cessait de représenter qu'il serait dangereux pour le repos de l'Europe que la Russie s'engageât dans une guerre qui occuperait nécessairement presque toutes ses forces et qui laisserait ainsi le champ libre, dans le reste de l'Europe, à tous les révolutionnaires. Lord Castlereagh, usant de la permission qu'il avait obtenue d'Alexandre de lui écrire directement dans toutes les circonstances où il le jugerait utile, ne manquait pas d'insister sur la responsabilité qu'encourrait l'empereur s'il s'engageait dans une entreprise aussi hasardée et dans laquelle il risquait de compromettre la plus belle de ses gloires, celle de pacificateur de l'Europe.

Ce fut au milieu des agitations causées par les préparatifs de guerre que M. de La Ferronnays arriva à Saint- Pétersbourg. Après plusieurs conférences avec les ministres russes, M. de La Ferronnays eut une conversation avec l'empereur lui-même. Elle fut longue et, de la part du souverain, pleine d'un abandon qu'il était difficile de ne pas croire sincère. Examinant toutes les hypothèses, il avait fini par conclure qu'au point où en étaient arrivées les choses, la guerre était à peu près inévitable, que le gouvernement turc n'était pas assez fort pour faire à l'intérieur ce qu'on exigeait de lui; qu'à l'extérieur il était peu redoutable; que les plus grandes difficultés viendraient de l'appui que les puissances européennes pouvaient lui apporter.

des diversions qu'elles pourraient tenter en sa faveur.

L'Angleterre était particulièrement à craindre parce qu'elle écoutait surtout ses intérêts mercantiles et que sa politique était toujours secrètement ennemie de la Russie, quand elle ne l'était pas patemment. Il n'y avait rien à craindre de la Prusse : elle était hors d'état de s'engager dans aucune entreprise hasardeuse ; quant à l'Autriche, il en était autrement, et l'intimité de ses rapports avec l'Angleterre donnait toujours à craindre qu'elle ne cédât à ses instances. Pour parer à ce danger, il fallait que la France voulût bien entrer dans une alliance ouverte avec la Russie. L'Autriche, menacée par la France soit en Italie, soit en Allemagne, serait bien forcée de se tenir tranquille. Il suffisait d'une simple déclaration de la France. Pour prix de ce service, la France pouvait demander ce qu'elle voudrait : « Qu'elle ouvre le compas sur la Méditerranée, depuis le « détroit de Gibraltar jusqu'aux Dardanelles, qu'elle choi- « sisse ce qui est à sa convenance pour l'acquérir, elle peut « être sûre non seulement du consentement, mais encore « de l'assistance la plus sincère, la plus efficace de la a Russie. »

M. de LaFerronnays n'avait pas manqué de rendre compte sans délai à son gouvernement d'un entretien dont tous les mots avaient une telle portée. Afin qu'aucun renseignement ne manquât à l'appui de sa dépêche, il l'avait envoyée par son premier secrétaire de légation, M. de Gabriac, jeune homme plein d'esprit et d'intelligence, auquel il n'avait rien laissé ignorer et qui était mieux que personne en état de donner de vive voix bien des détails qu'on ne pouvait écrire et qui éclairaient la situation. M. de Gabriac arriva à Paris en même temps qu'une lettre écrite de Vienne par M. de Caraman, évidemment sous la dictée de M. de Metternich (1). Sans doute il y avait de fréquents rapports entre

(1) Pour dernière preuve de l'incroyable fascination exercée sur M. de Caraman par M. de Metternich, voici un fait que nous pouvons

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