LETTRE D£ M. DE CARAMAN
Vienne et Saint-Pétersbourg. M. de Nesseirode était l'intermédiaire habituel. Les renseignements transmis étaient un peu différents de ceux que nous envoyait M. de La Ferronnays. M. de Garaman rendait le compte le plus exact des craintes et des espérances du prince de Metternich. Les craintes étaient fondées sur la certitude acquise que le czar et M. de Nesseirode étaient presque les seuls dans l'empire russe qui voulussent la paix. Cet aveu était grave, mais en même temps il montrait qu'on avait à Vienne des motifs qui devaient être sérieux pour croire à cette intention sincèrement pacifique de l'empereur Alexandre. M. de Metternich convenait que dans toutes les classes, en Russie, on désirait la guerre comme le signal de la destruction des Turcs, que le baron de Strogonoff était placé sous la même influence et pousserait toujours à toutes les mesures qui pouvaient augmenter l'irritation et précipiter la rupture. Il regardait comme un grand effort de caractère la fermeté avec laquelle l'empereur Alexandre résistait encore au torrent qui cherchait à l'entraîner; il craignait toujours qu'il
d'autant moins passer sous silence qu'il s'est renouvelé plusieurs fois pendant les derniers mois de 1821. La correspondance du chargé d'affaires de France à Constantinople, expédiée en général avec beaucoup de soin et de diligence, passait par Vienne et était adressée à M. de Caraman, qui en prenait lecture pour son instruction; il la devait ensuite faire arriver à Paris le plus promptement possible. Il ne manquait jamais, et cela était souvent convenable, d'en faire connaître à M. de Metternich les parties les plus importantes; mais plus d'une fois cette correspondance rapportait des faits encore inconnus au cabinet autrichien, qui, non content d'en faire son profit, jugeait utile que le cabinet de France en fût informé le plus tard possible. Voici comment M. de Metternich y parvenait. » Ne faites pas, disait-il c à M. de Garaman, les frais d'un courrier extraordinaire pour Paris, c J'en dois expédier un demain matin qui se chargera de vos dépêches. » Ce courrier qui devait partir le lendemain matin était, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, retardé d'un, de deux ou de trois jours, et M. de Garaman l'attendait avec une patience imperturbable. Pendant ce temps, M. de Metternich, bien secrètement, n'avait pas manqué d'en expédier un en toute hâte à lord Castlereagh, et il est ainsi advenu, deux ou trois fois au moins, que le ministre français a reçu par la voie de Londres le premier avis d'une nouvelle qui avait été envoyé à Vienne par son agent à Gonstantinople.
ne fût pas de force à soutenir ses généreuses résolutions. Cependant il espérait encore, parce que dans la note russe envoyée au baron de Strogonoff, on était loin de prendre le parti des Grecs, au contraire, on les désignait sous le nom de rebelles. L'empereur ne mettait au nombre des griefs dont il demcmdait le redressement, que l'appel au fanatisme contre la religion grecque, les atrocités commises contre les chefs de cette religion, les vexations que le commerce avait éprouvées par la saisie des cargaisons venues d'Odessa, et les insultes prodiguées impunément au baron de Strogonoff ; à cet égard, on ne pouvait nier la justice de toutes ses demandes ; aussi l'empereur d'Autriche n'avait-il pas hésité à se déclarer en leur faveur et à charger l'internonce de les appuyer de toutes ses forces; malheureusement, il était à craindre que les ordres donnés à cet égard n'arrivassent trop tard. On savait que la lettre particulière écrite par le ministre russe au baron de Strogonoff renfermait des expressions bien plus sévères que celles de la note officielle; ne l'aurait-il pas déjà communiquée?
Cependant la Porte semblait sentir le besoin d'éviter une rupture complète. Le prince de Metternich avait reçu une lettre du grand vizir, à laquelle était jointe une dépêche adressée au comte de Nesselrode et recommandée à l'obligeance du prince; la dépêche de M. de Caraman se terminait ainsi : « En résumé, on doit voir que la grande ques- « tion de la paix et de la guerre est loin d'être décidée; il « paraît certain que l'empereur Alexandre ne veut pas la « guerre; rien ne le prouve plus que l'immobilité des corps « d'armée qui devraient être mis les premiers en action. « Les rapports les plus sûrs des frontières de la Russie « annoncent qu'il n'y a pas le moindre mouvement. Il est a impossible aussi que le fanatisme aveugle le Divan au « point de lui faire provoquer une guerre qui ne peut être « que désastreuse pour l'empire ottoman. On peut donc a encore espérer que l'intervention des puissances qui