‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 14 sur 275 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

M. Decazes laisse entendre à Londres que la France consentirait volontiers à transiger avec les révolutionnaires de Naples; M. de Garaman propose la médiation française. — Le ministre autrichien tire parti de ces déclarations et fait signer aux souverains le protocole préliminaire. — Analyse de cette pièce. — Louis XVIII engage le roi de Naples à se rendre à Lajbach. — Le ministère français refuse d'admettre les principes énoncés dans le protocole. — Le cabinet de Londres suit son exemple. — M. Pasquier prépare une réfutation du principe de l'intervention; il rédige une note dans ce sens et l'envoie à nos plénipotentiaires avec l'ordre formel de n'en donner connaissance à personne. M. de Garaman n'en tient nul compte et la met sous les yeux de M. de Metternich, qui s'empresse de dénoncer M. Pasquier & l'empereur Alexandre. — Fin du congrès de Troppau. — Le roi de Naples se décide à partir pour Laybach. — Il fait part de sa résolution au Parlement qui l'autorise à quitter le royaume. — Armements & Naples. — M. de Blacas est nommé ambassadeur auprès du roi Ferdinand. — Dès son débarquement à Livourne, le roi, à l'instigation de l'agent autrichien, renie tous les engagements qu'il avait pris depuis le mois de juillet. M. de Blacas le fait revenir sur sa décision. — Arrivée des souverains à Laybach.

Pendant qu'à Paris nous étions occupés à rédiger notre réponse, M. de Metternich pénétrait chaque jour plus avant dans la confiance de Fempereur Alexandre et mettait à profit les moyens que lui fournissait la correspondance de lord Castlereagh. Le ministre anglais s'était empressé d'informer son fidèle allié qu'ayant été dans le cas de sonder M. Decazes sur les véritables dispositions de son cabinet relativement aux révolutionnaires de Naples, il avait obtenu l'aveu (1) que non seulement le gouvernement

(1) Lord Castlereagh avait obtenu ce prétendu aveu à propos d'une lettre du prince vicaire général arrivée à Londres et contenant for-

M. DECAZ£S A LONDRES. 31

français ne répugnerait pas à un arrangement avec le gouvernement révolutionnaire de Naples, mais que ce moyen de tout terminer avait sa préférence, qu'il accueillerait les ouvertures qui lui seraient faites et ne demandait qu'une occasion, qu'un prétexte pour lui prêter aide et assistance. Jusqu'où M. Decazes s'était-il avancé en réalité, il est difficile de le savoir. Il avait dit vrai en parlant d'un désir d'arrangement pouvant donner le moyen d'éviter la guerre, l'occupation militaire, et rendre au roi son autorité légitime. Mais ce vœu si naturel et si sage (nous sommes porté

mellement la demande d'une médiation de l'Angleterre et de la France entre Naples et l'Autriche. Sur la communication de cette lettre donnée & M. Decazes, transmise par lui au ministre des affaires étrangères français, voici ce qui fut répondu : < La lettre que vous me communic quez m'a confirmé dans la pensée où j'étais déjà, que les Napolitains « se jetteraient volontiers dans les bras de quiconque leur offrirait de ■ se placer comme intermédiaire entre eux et l'Autriche, et qu'ils ne c seraient pas difficiles sur les conditions. Il est bon qu'ils sentent

< ainsi les nécessités de leur position, on en pourra peut-être profiter

< utilement; mais cependant nous sommes obligés, même en compre- « nant l'avantage d'arriver & ce but, de n'y marcher qu'avec une c grande circonspection. Il faut d'abord que nous ne soyons pas sus- « pects de partialité à Troppau et qu'on ne puisse pas nous accuser de « changer de principes, car nous y perdrions tout crédit, tout moyen

< d'être utiles. Ensuite, il ne faut pas qu'en ayant l'air d'offrir aux

< Napolitains un appui, nous leur inspirions une confiance qui les

< rendrait intraitables. On ne peut se dissimuler que si les chefs de ce • pays montrent aujourd'hui quelque raison, cela ne soit entièrement

< dû à la peur que leur inspire l'armée autrichienne de Lombardie. II « ne faut donc pas trop les rassurer. La marche que nous suivons est, c je le pense, la meilleure. Nous sommes en mesure, si on sent à « Troppau le besoin de mesures conciliatrices, d'y réussir efficace- « ment, nos intentions sont suffisamment connues. Si on précipite c les mesures militaires, nous sommes fondés à nous abstenir, ou à « n'intervenir que lorsque nous le croirons utile dans les vrais intérêts € de la France et de la maison de Bourbon. Vouloir aller plus vite « nous exposerait à tout compromettre et pourrait nous mettre sous

< le poids d'une accusation fort pénible, celle de favoriser les intérêts « révolutionnaires. Nous ne pouvons le vouloir, nous le voulons moins « que jamais, car les révolutions aujourd'hui n'ont point besoin d'en- « couragements. >

Cette lettre montre à la fois combien j'étais désireux de retenir M. Decazes et combien étaient calomnieuses les imputations dirigées contre lui par M. de Metternich.

à croire que M. Decazes n'avait pas été au delà) était très suffisant, passant par la bouche de M. de Metternich, secondé par lord Castlereagh, pour persuader aux souverains réunis à Troppau qu'il était la preuve certaine d'une volonté arrêtée de la part de la France de s'isoler, de se retirer de l'alliance contractée à Aix-la-Chapelle, de tendre la main aux révolutionnaires et de former avec eux la plus étroite alliance.

Sous prétexte que les plénipotentiaires anglais et français représentaient des gouvernements constitutionnels, qu'ils étaient par la force des choses plus gênés dans leurs démarches que les gouvernements purement monarchiques, qu'il serait dès lors difficile d'en obtenir des déclarations franches et énergiques qu'ils seraient disposés à adopter s'ils agissaient en pleine liberté, le ministre autrichien était insensiblement parvenu à organiser entre les ministres des États monarchiques, c'est-à-dire entre les ministres russes, prussiens et autrichiens, des conférences particulières auxquelles n'étaient point conviés ceux de France et d'Angleterre. Afin de mieux écarter les soupçons que ces conférences particulières pouvaient faire naître, voulant surtout se mettre à l'abri des démarches que M. de La Ferronnays était toujours en mesure de tenter auprès de l'empereur Alexandre, M. de Metternich avait engagé M. de Caraman à rédiger un mémoire sur les préalables de l'expédition contre Naples. Il résumerait les concessions qu'on pouvait demander raisonnablement aux Napolitains ; c'était le seul moyen de rendre inutile une expédition dont les difficultés, à vrai dire, ne pouvaient être envisagées sans quelque inquiétude. M. de Caraman se mit à l'œuvre. Son mémoire était fort raisonnable sans doute, mais avec la naïve confiance qui était dans ses habitudes, il alla jusqu'à proposer la médiation française. Jamais nous n'avions admis cette pensée en dehors d'un accord probable avec la Russie ; l'initiative de M. de Caraman était

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