‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 141 sur 275 · DISPOSITIONS PACIFIQUES DU CZAR · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS PACIFIQUES DU CZAR

« veulent sincèrement le salut de la Porte ne sera pa^ sans « effet, et que Tempire de la raison pourra modérer la « fâcheuse influence des passions. »

M. le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche, m'avait donné lecture d'une lettre de M. de Lebzeltern, rendant compte d'une de ses conversations avec l'empereur Alexandre, qui n'avait précédé que de quelques jours celle qu'avait eue M. de La Ferronnays. Sa Majesté Impériale avait renouvelé l'assurance de son désir sincère de maintenir la paix; elle avait expliqué, en l'atténuant, le mot de coexistence^ dont l'emploi dans la note envoyée à Constantinople avait si justement frappé tous les esprits, et avait insisté sur sa ferme volonté de ne faire la guerre qu'à la dernière extrémité, allant jusqu'au point de dire qu'on ne devait nullement considérer comme un signal d'hostilité l'évacuation de Constantinople par la légation russe.

Mais cette première communication était peu de chose en comparaison de celle qui avait été, presque au même moment, donnée par l'ambassadeur de Russie. Voici ce qui l'avait amenée. La cour de Berlin n'avait pas laissé que d'être fort embarrassée, en recevant de Saint-Pétersbourg l'espèce de consultation dont nous avons parlé plus haut. Il n'était pas dans les habitudes de cette cour de prendre jamais, sans une absolue nécessité, l'initiative sur quoi que ce fût. Elle voulait savoir quelle serait l'attitude de l'Autriche. En attendant qu'on fût en mesure de faire une réponse officielle, et pour en préparer les éléments, M. Ancillon, employé dans le cabinet du comte de Bernstorff(l), avait rédigé un mémoire sur l'insurrection des Grecs, sur les conséquences que le différend avec la Russie pouvait avoir pour le repos de l'Europe, etc. Il avait montré

(1) L'importance de M. Ancilloa dans le cabinet prussien était beaucoup plus grande que ne devrait le faire supposer la nature de ses fonctions. Il avait eu l'honneur de faire l'éducation du prince héréditaire.

ce mémoire à M. de Bernstorff et à ses autres collègues, qui en avaient été très satisfaits; enfin il n'avait pas su résister à la tentation de le communiquer à l'ambassadeur de Russie. Celui-ci en avait demandé une copie, assurant qu'il était impossible de mieux dire, de mieux raisonner, que très certainement l'empereur Alexandre serait charmé de connaître une pièce aussi remarquable. M. Ancillon avait livré la pièce, qui sur-le-champ était partie pour Saint-Pétersbourg .

Le czar l'avait expédiée à ses ambassadeurs à Londres, à Vienne et à Paris, avec ordre de la communiquer aux cabinets auprès desquels ils étaient accrédités; dans ce document on prêchait la paix, on démontrait tous les inconvénients, tous les dangers de la guerre; on demandait avant tout un arrangement avec la Porte; enfin si, par le plus grand des malheurs, il arrivait que la guerre devînt inévitable, on voulait qu'elle fût faite au nom de l'Europe et que les armées impériales de Russie et d'Autriche ne fussent que ses mandataires. Voilà cependant les rêveries auxquelles l'empereur Alexandre n'hésitait pas à donner une entière approbation; voilà en présence de quelles étranges contradictions se trouvait placé le cabinet français!

Le duc de Richelieu, avec une loyale franchise, me dit alors quelle confiance je devais accorder aux paroles d'un souverain qu'il connaissait mieux que personne, et malgré ce qu'il devait lui en coûter de révéler les faiblesses de celui auquel il avait de grandes obligations et pour lequel il conservait un véritable attachement, il n'écouta que le sentiment de son devoir comme ministre du roi de France. « Ne vous fiez pas, me dit-il, à ce langage en apparence si « net, ne croyez point aux fermes résolutions annoncées, « elles ne sont pas dans le caractère du czar; s'il les avait « prises sincèrement aujourd'hui, il voudrait reculer et « finirait par céder à cette tentation. Songez qu'il a fallu

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