‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 142 sur 275 · JUGEMENT DE M. DE RICHELIEU SUR LE GZAR · texte numérisé non relu

JUGEMENT DE M. DE RICHELIEU SUR LE GZAR

« que Bonaparte passât le Niémen et vînt lui mettre l'épée a dans les reins, pour le forcer à se défendre. Aujourd'hui « qu'il a acquis une grande gloire et une grande renommée, « aujourd'hui qu'il ne lui faut, pour exercer sur l'Europe « une sorte de dictature, que se tenir en repos et montrer a son immense armée toujours prête au premier signal, ne « croyez pas qu'il se décide facilement à compromettre de « tels avantages, à les livrer aux hasards d'une entreprise « brillante, sans doute, qui a de grandes chances de succès, « mais qui a bien aussi ses hasards. Songez combien les (c habitudes et les nécessités d'une vie toute politique altë- « rent facilement la droiture native chez un souverain. On « s'avance sans scrupules, quitte à se rejeter en arrière et « à changer de voie si on trouve plus d'avantages dans une a voie nouvelle. Rappelez-vous ce que l'année dernière, à « pareille époque, il avait dit à votre agent à Varsovie. « S'en est-il souvenu à Troppau et à Laybach? A présent « il joue un rôle à Saint-Pétersbourg, et ce rôle est com- (( mandé par la nécessité de ménager les sentiments très (( vifs dont il est entouré. Il ne sait pas encore comment il « sortira de ce rôle, il se ménage des issues dans toutes les « hypothèses. Voilà la seule et véritable explication de « l'ouverture si positive qui a été faite à M. de La Ferron- « nays et de l'étrange contradiction que nous constatons « entre cette ouverture et les autres documents qui nous c( parviennent en même temps. Prenez-la donc comme une « hypothèse encore bien vague ; n'y mettez pas une con- « fiance qui serait probablement trompée. C'est, du reste, « une belle et grande occasion pour traiter avec nous- « mêmes des différents systèmes politiques que la France (f peut être dans le cas d'adopter, si la crise qui semble <c menacer le repos de l'Europe vient à éclater. Il n'est « aucun de ces systèmes qui n'ait ses inconvénients et ses « avantages, il serait très utile de les avoir étudiés à l'avance, « lorsque le moment viendra de se décider; quant à la

« réponse qu'il s'agit de faire aujourd'hui à notre ambas- « sadeur en Russie, elle doit être conçue surtout de manière « qu'il ne puisse pas nous engager plus qu'on ne l'est réel- « lement avec nous. »

Ces sages observations eurent, comme de raison, la plus grande influence sur le travail auquel je me livrai et sur la réponse que je fis à M. de La Ferronnays. Je rédigeai un mémoire sur les différents partis auxquels le cabinet français pourrait s'arrêter, sans indiquer encore de résolution définitive. Nous devions agir de manière à conserver intacte la liberté de nos mouvements. J'étais trop persuadé que le ministère dont je faisais partie n'avait pas de longs jours devant lui, pour engager le pays dans une politique qui l'aurait lié pour toujours. A ce mémoire, je joignis une longue lettre à M. de La Ferronnays. M. de Gabriac la lui rapporta avec toutes les instructions verbales pouvant le mettre dans le cas de le bien comprendre.

Apres avoir expliqué les difficultés si grandes que nous trouvions à démêler, au milieu des renseignements contradictoires qui nous parvenaient, les véritables intentions des puissances européennes, je disais qu'il nous semblait toutefois que toutes préféraient le maintien du statu quOy que l'empereur Alexandre lui-même n'était pas éloigné de partager cette impression, a L'ambassadeur d'Autriche m'a « donné, il y a trois jours, communication de la correspon- (c dance de M. de Lebzeltern avec sa cour. J'y ai vu que « deux jours avant la conversation que vous avez eue avec « Sa Majesté Impériale, elle en avait eu une avec cet (I ambassadeur, dans laquelle elle lui avait confirmé la sin- « cérité de son désir de maintenir la paix. » A ce récit était jointe une note de M. de Nesselrode, confirmant aussi avec beaucoup de détails cette persistance dans les intentions les plus pacifiques. « J'ai reçu de M. de Pozzo une communi- « cation plus significative encore, parce qu'elle porte une « date postérieure à la conversation dont vous m'avez

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