LE MÉMOIRE PRUSSIEN
a rendu compte et me fait connaître une note du cabinet « prussien qui a tellement reçu l'approbation de Sa Majesté « Impériale qu'elle ordonne à son ambassadeur à Paris de « nous faire connaître que les principes qui y sont contenus « sont les siens de point en point, qu'elle les adopte en « entier et en admet toutes les conséquences telles qu'elles « sont exposées.
a Ce mémoire n'est pas officiel, mais il est digne d'atten- « tion ; on y voit que le fond de la politique prussienne « repose sur sa jalousie de la France, sur la crainte que « cette puissance ne cherche à rentrer un peu plus tard « dans les provinces du Rhin, et suppose, par conséquent, « qu'une entreprise qui occuperait pour un assez bon c( nombre d'années les forces russes, qui commanderait à « l'Autriche un état continuel d'observation du même côté,
laisserait la Prusse en quelque sorte seule en face du
voisin qu'elle redoute tant.
« Il y a dans ce mémoire une singulière inconséquence ; « il prêche la paix, il demande avant tout un arrangement « avec la Porte, mais il n'en pose pas les bases et ne s'in- (c quiète nullement de montrer les moyens d'exécution, « bien que ce soit là que se rencontre la véritable difficulté, « car si l'arrangement doit avoir lieu, c'est sans doute pour « assurer l'existence des Grecs; or, cette existence, facile « à poser en principe, n'est pas aisée à maintenir avec les « Turcs. On parle de congrès, de délégation donnée aux (( armes russes et autrichiennes pour agir au nom de « l'Europe, comme il a été fait à Troppau et à Laybach à « l'égard de l'Italie; mais le pays, les hommes, les circon- « stances, les intérêts, rien ne se ressemble. Les armées « d'exécution en Italie avaient un but certain, celui de réta- « blir ce que la révolution napolitaine avait détruit; en « Turquie, il faudra, au contraire, détruire, remplacer le a gouvernement actuel; le gouvernement renversé, il fau- « dra subjuguer et peut-être chasser la population turque.
3i2 MÉMOIRES DU CHANCELIER PÂ8QUIER.
ff Quand cela sera fait, il faudra organiser le pays d'une « manière qui convienne à toute l'Europe, et comme de « raison, avant tout, aux deux puissances qui seront inter- « venues. Or il serait difficile que ces deux puissances « s'entendissent parfaitement et longtemps sur leurs inté- « rets réciproques.
« Dans l'hypothèse du congrès, quelle alliance la France « doit-elle rechercher? Ici, Monsieur le comte, notre atten- « tion se reporte sur votre dernière conversation avec « l'empereur. Nous y voyons une franchise qui devrait « nous inspirer confiance, n'étaient la conversation de « M. de Lebzeltern et la communication approbative du « mémoire prussien. Nous pensons que, malgré le penchant <( si naturel qui nous porte vers une alliance intime entre « deux puissances qui n'ont rien à craindre l'une de l'autre, « il est certain que de grands obstacles s'opposent à la réa- « lisation de cette liaison. Elle est d'autant plus redoutée « par les autres puissances, qu'elle aurait plus d'avantages a pour nous. Nous n'aurions pour nous soutenir que les « sympathies personnelles et les hautes lumières de l'em- « pereur de Russie; nous ne pouvons nous avancer qu'avec « une extrême réserve dans une route où le moindre échec (( aurait les plus fatales conséquences. Cet échec serait <( d'abord, en pure perte, l'abandon de tous les avantages « de notre ancienne liaison avec les Turcs et un prétexte « donné à l'Angleterre pour porter à notre commerce « renaissant, à notre marine à peine sortie de ses ruines, « les coups les plus sensibles. La position du czar est bien « différente; le déplaisir de l'Angleterre ne peut avoir pour « lui de grandes conséquences. Pour la France, la puis- « sance maritime de l'Angleterre, jointe à la proximité où a elle se trouve de nos côtes, ne lui donne-t-elle pas de (f grands moyens pour nous nuire? Sans doute l'alliance « avec la Russie offre dans l'avenir de grands et solides « avantages, mais elle doit être accompagnée, au début.