LETTRE À M. DE LA FERRONNAYS
a de grandes difficultés, de pertes fort sensibles, dont la « prudence ne permet pas de courir légèrement les risques. « Nous ne pouvons nous avancer dans cette route en quelque « sorte qu'à coup sûr; il faut, pour qu'il nous soit possible a de laisser apercevoir l'intention de nous associer à la forff tune de l'empereur Alexandre, que sa résolution soit prise « de telle manière qu'il n'y ait aucun moyen d'en douter.
« Il a pris à la face du monde de grands engagements à a Laybach. L'Autriche, la Prusse l'Angleterre ne manque- « ront pas de les lui rappeler. S'exposera-t-il à ce qu'on « puisse lui reprocher de les avoir oubliés? Quel art n'a-t-on « pas mis à l'enlacer par ses propres paroles? L'Autriche « et M. de Metternich s'y sont surpassés. Je dois même « vous faire connaître une anecdote qui m'a été révélée et « peut n'être pas sans conséquence. Lorsque la nouvelle « de l'insurrection grecque arriva à Laybach, elle fut le « sujet d'une conversation entre le czar et M. de Metter- « nich; celui-ci ayant exposé tous les motifs qui militaient « pour que cette insurrection fût abandonnée à elle-même « et livrée à la vengeance des Turcs, reçut de l'empereur « Alexandre l'invitation de mettre à cet égard ses idées « par écrit et de revenir le trouver dans deux jours. Il fut « ainsi fait. L'empereur, ayant lu l'écrit de M. de Metter- « nich, en fut si content qu'il pria celui-ci d'en faire devant « lui une copie, signa cette copie et garda l'original, le « tout pour servir de témoignage de ses sentiments. M. de « Metternich a donc entre les mains cette copie, signée de « l'empereur, du moins l'ambassadeur d'Angleterre l'a « assuré. Vous voyez, Monsieur le comte, à quel point « nous sommes justifiés de ne nous livrer qu'avec une « extrême réserve à des ouvertures séduisantes sans doute, « mais dont les conséquences seraient graves pour nous si « la fin ne répondait pas au début, car ce serait sur nous, a il n'est pas permis d'en douter, qu'on saurait alors faire « peser le reproche d'avoir voulu rompre la grande alliance
« européenne et mettre nos intérêts particuliers à la place «de ceux de cette alliance.
« Ce qui semble ressortir le plus nettement de tout cela, « c'est ridée d'un congrès; que l'empereur Alexandre en « prenne l'initiative. Si le congrès a lieu, l'empereur peut « être sûr que nous y porterons les dispositions les plus « propres à concilier tous les intérêts; si on n'y peut pas « parvenir, comme il n'est que trop probable, notre incli- « nation nous portera incontestablement à allier le plus « possible les nôtres avec les siens. »
J'ai donné les principaux passages de ma lettre à M. de La Ferronnays, parce qu'elle résume les impressions du cabinet français et la politique que dans ces circonstances délicates il voulut suivre. On pouvait s'étonner que dans tout ce qui a trait à une affaire aussi importante, nous n'ayons pas parlé des sentiments personnels du roi de France, ni de la part prise par lui dans une délibération si grave et dans laquelle sa longue expérience et les lumières naturelles de son esprit devaient lui donner une grande autorité; mais il faut avouer que déjà le Roi, chez qui les infirmités ajoutaient beaucoup au poids des années, commençait à tomber dans l'espèce d'apathie qui a caractérisé les trois dernières années de sa vie et l'a livré à la merci des personnes qui se sont avec persévérance appliquées à le dominer. Depuis le jour où M. Decazes lui avait élé enlevé avec des procédés qui avaient blessé son cœur, son amour-propre et les sentiments de sa dignité royale, il ne s'était plus occupé des affaires que pour qu'on ne pût prétendre qu'il les abandonnait. Il a souvent répété qu'un roi qui abdique doit toujours finir par s'en repentir; qu'on lui évitât les grandes secousses, qu'on lui épargnât la nécessité de prendre aucune résolution forte, c'était à peu près tout ce que le Roi demandait aux dépositaires de rautorité. Quant aux contradictions qu'il n'était pas toujours possible de lui éviter, pourvu qu'elles ne froissassent pas un petit