‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 146 sur 275 · VOYAGE DE GEORGE IV A HANOVRE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE GEORGE IV A HANOVRE

avait causés, George IV avait successivement visité TÉcosse et rirlande, mais ce n*était pas là qu'il tenait le plus à se montrer. Comme prince de Galles, il ne lui avait jamais été permis de visiter le continent. Il voulait aller en Hanovre, berceau de son antique race; pour s'y rendre, la route qu'il eût préférée était celle qui devait lui faire traverser les Pays-Bas et une partie de la France. Il aurait ainsi l'occasion de voir cette ville de Paris qui lui avait été jusqu'alors interdite, dans laquelle il ne pouvait manquer d'être reçu de la manière la plus cordiale et la plus brillante, par un souverain pour qui il avait eu, dans les jours d'adversité, les plus touchants, les plus nobles égards, et à la restauration duquel il avait puissamment contribué. Il n'avait pas hésité à charger son ambassadeur près la cour de France d'annoncer à Louis XVIII la visite qu'il se disposait à lui rendre. Celui-ci n'avait pu que remercier d'une si gracieuse intention, mais ce projet, si bien accueilli à Paris, était loin de plaire en Angleterre, surtout aux ministres, qui craignaient avec juste raison que les paroles que leur roi, dans l'abandon de son intimité avec la famille royale de France, se laisserait peutrêtre aller à prononcer sur les affaires générales, ne se trouvassent en contradiction avec la conduite de son cabinet. En outre, la pruderie anglaise était mal à Taise à la pensée de produire dans la principale capitale de l'Europe un souverain qui, malgré son incontestable esprit, avait d'étranges habitudes. Son intempérance n'était pas faite pour inspirer le respect, ses manières surannées et frivoles ne pouvaient manquer d'être tournées en ridicule par la malice gauloise.

U se forma alors autour du roi d'Angleterre une ligue pour l'empêcher de passer par la France. On aurait bien voulu le détourner même d'aller en Hanovre, mais il n'y en eut pas moyen. Tout ce qu'on put obtenir fut qu'il remettrait à une autre année le voyage de Paris; il voulut voir au moins un coin de la France, se fit descendre à

Calais et prit sa route par Lille pour gagner Bruxelles! Il s'arrêta à Lille pendant une demi-journée; son attitude, la manière dont il fit honneur aux vins de France, les conversations qu'il eut avec quelques-uns des principaux personnages de la ville (1) ne justifièrent que trop la prévoyance de ceux qui étaient parvenus à l'empêcher de séjourner à Paris. Il poursuivit sa route en faisant témoigner au Roi tout son regret de ce que le temps lui avait manqué pour accomplir son premier projet, dont il ajournait l'exécution à l'année suivante. Le 8 octobre, il arrivait

(i) Au dîner assistaient, outre le préfet et le général, le duc de La Châtre, l'un des premiers gentilshommes de la Chambre, qui avait été envoyé pour complimenter Sa Majesté à son débarquement et l'accompagner pendant tout le trajet qu'elle ferait sur le territoire français. M. de La Châtre avait passé en Angleterre une grande partie de l'émigration. Il avait vécu dans l'intimité du prince de Galles; à la première Restauration, en 4814, on l'avait laissé auprès de lui comme ambassadeur. Le préfet, M. de Rémusat, homme d'esprit, préfet du palais à la cour de Bonaparte, était fort au courant de l'histoire de cette cour; le général, M. de Jumilhac, ancien émigré, beau-frère du duc de Richelieu, homme du meilleur monde, avec les façons d'un beau sur le retour; tous ces personnages étaient fort agréables au Roi, qui, dès le premier moment, fut à l'aise avec eux. Les propos devinrent assez libres; il interrogea M. de Rémusat sur toutes les aventures galantes de la cour impériale, sur les maîtresses de Napoléon, sur celles des principaux personnages de cette époque, sur les amants de Mme Bonaparte, assez fier de prouver qu'il était fort au courant de cette partie importante de l'histoire du temps; mais ce qui mit le comble à sa bonne humeur, ce fut le plaisir qu'il se donna d'attaquer M. de La Châtre sur le sort commun qui les avait atteints l'un et l'autre et qui les réunissait dans la même confrérie. On pouvait savoir en effet que Mme de La Châtre n'avait guère été plus fidèle à son mari que la princesse de Galles au sien ; elle avait fini par divorcer et épouser M. de Jaucourt. M. de La Châtre savait trop bien vivre pour ne pas prendre la plaisanterie de bonne grâce, quelque peu agréable qu'elle lui fût. Le roi eut donc tout lieu d'être parfaitement content de sa soirée, à la fin de laquelle il fallut, comme d'habitude, le porter dans son lit. Lorsqu'il repassa sur le territoire français, six semaines plus tard, quittant Hanovre, il ne s'arrêta nulle part; les personnes qui l'accompagnaient pressaient sa marche, craignant qu'il ne cédât à la tentation de venir jusqu'à Paris. Il résulta de cette précipitation qu'il se conduisit avec assez peu de bonne grâce avec le duc d'Angoulême, qui, sous prétexte de visiter quelques garnisons de Flandre, avait voulu se trouver sur son passage ; à peine put-il l'entrevoir un quart d'heure avant son embarquement.

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