‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 151 sur 275 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Opérations financières du ministère. — Mort de Napoléon; projet de M. Maret relativement à. la sépulture de l'Empereur. — Le duc de Richelieu songe à confier la présidence de la commission d'instruction publique k l'abbé Frayssinous ; M. Pasquier l'en dissuade. — Nouveaux projets de dissolution; ils sont encore écartés. — L'opinion publique en France en octobre 1821. — Le monument du maréchal Kellermann à Valmy. — Érection de nouveaux sièges épiscopaux. — Mort de deux cardinaux français. — M. Pasquier demande son entrée définitive à la Chambre des pairs. — Préparation du travail parlementaire. — Projet de mise k la retraite de cent cinquante officiers généraux; M. Pasquier s'oppose vivement à cette mesure. — Rapports de Louis XVIII avec Mme du Cayla; leur origine ; les familiers du pavillon de Marsan usent du crédit de la favorite pour gagner le Roi à leurs idées. — Monsieur réclame de nouveau en faveur des émigrés ; M. de Richelieu cherche à lui prouver à quel point la question est complexe et d'une solution difficile et lui dépêche M. Pasquier. — Entretien de ce dernier avec le prince.

Les Chambres se réunirent au commencement de novembre. J'ai à rendre compte de ce qui s'était passé dans Tintérieur du royaume depuis la clôture de la dernière session.

Pendant les vacances du parlement, le ministère avait mené à bien une opération délicate, la vente de douze millions cinq cent mille francs de rentes destinées à faire face aux derniers engagements pris soit avec les étrangers, soit avec les créanciers de l'arriéré . Ne se trouvant ni pressé par le temps ni commandé par les circonstances, le ministre des finances était entré cette fois dans le système de publicité et de concurrence le plus absolu. Il obtint le prix de 85 fr. 55, supérieur à ses prévisions. L'emprunt avait été souscrit par une association composée des plus honorables

banquiers et capitalistes de Paris, à la tête desquels se trouvait la maison Delessert. Le duc de Richelieu fut très sensible à ce succès, à la confiance qu'il témoignait dans son administration. Il se laissa aller d'autant plus volontiers à cette impression qu'elle le tirait de la pénible disposition d'esprit où l'avait laissé la retraite de MM. de Villèle et de Corbière.

La mort de Bonaparte survint au milieu du calme intérieur dont la France commençait à jouir. L'émotion fut moins grande qu'on l'eût pu croire. Quel événement que celui-là dix ans plus tôt I Bien des dévouements lui restaient fidèles, bien des amis vivaient dans l'illusion que son nom pourrait encore soulever les masses et faire succéder aux jours d'abandon et d'oubli des jours de triomphe, qu'il reviendrait porté sur les bras de son armée fidèle. Pour d'autres, sans qu'ils voulussent en convenir, cette mort était un soulagement. La grande figure de l'Empereur hantait leurs esprits. Tout était donc fini; on le pensait du moins, et les souvenirs laissés par lui -n'étaient plus pour le gouvernement royal un danger. Ce fut un touchant spectacle que la douleur des vieux compagnons d'armes, pleurant celui qu'ils avaient si longtemps servi, toujours prêts à lui donner leur sang. Le général Rapp-tHait à Saint-Cloud, de service auprès du Roi; il refusa d'abord de croire à la nouvelle, puis, sur l'assurance qu'on lui donna qu'elle était parvenue au Roi dans la nuit, de grosses larmes coulant sur ses joues, il dit : « J'ai été quinze ans son aide de camp « et je ne suis pas un ingrat. » Il se retira dans son appar tement. Tous les assistants furent remués par cette douleur chez un homme si énergique et si brave. Le Roi le fit appeler et lui dit, avec une expression de bonté que personne, quand il le voulait, ne savait mieux que lui donner à ses paroles : « Rapp, je sais que vous êtes profondément « affligé de la nouvelle que j'ai reçue; cette douleur fait « honneur à votre cœur, je vous aime et vous en estime

« davantage. » -^ « Sire, lui répondit Rapp, je dois tout à « Napoléon, môme l'estime et les bontés de Votre Majesté « et de son auguste famille. »

A Vienne, la cour d'Autriche mit un soin tout particulier à ce que nulle émotion publique ne signalât la mort du père du duc de Reichstadt (Roi de Rome), de l'époux de l'archiduchesse Marie-Louise. Le jeune duc fut envoyé pour quelques semaines à la campagne, où il dut vivre très retiré, portant le deuil sans que personne de ses gens ou de ceux qui l'approchaient eût la permission de le porter: la même conduite fut adoptée par l'archiduchesse.

Pour effacer l'impression que cause cette conduite, les réflexions pénibles qu'amènent l'ingratitude et l'oubli, il faut lire les lignes tracées par un serviteur modeste dans une lettre que je reçus au ministère des affaires étrangères vers le milieu de juillet. Elle était du frère du duc de Bassano, de M. Maret, que j'avais eu l'occasion de défendre à la Chambre des députés contre les reproches les plus injustes. Pauvre, retiré dans une petite maison de campagne à trois lieues de Paris, son cœur avait été profondément ému h la pensée que les restes de l'homme qui avait si longtemps régné sur la France, et par elle sur l'Europe, allaient demeurer comme une sorte de trophée dans un pays étranger. « L'Angleterre, disait-il, n'a aucun droit à « conserver ces restes ; celui qu'elle avait sur l'homme se « termine avec sa vie; peut-on vouloir conserver des fers « à un cada^TC? La dépouille mortelle de Napoléon appar- « tient à sa famille; qu'elle soit remise à sa mère, qu'elle « repose à Rome , sous la protection du Chef auguste de « l'Église catholique. Là son tombeau restera muet et envi- « ronné du seul respect qu'on doit au malheur. On sait, « ajouta-t-il, que je n'ai jamais eu de relations intimes avec « la famille de Napoléon ; ce n'est donc pas un de ses désirs « que j'exprime, mais je sens combien j'aurais de recon- <c naissance pour celui qui m'aurait fourni le moyen de

« donner à mon fils une sépulture convenable. » Puis il entrait dans des détails d'exécution qui témoignaient de sa pieuse préoccupation. Partant de Sainte-Hélène, le vaisseau qui porterait cette glorieuse dépouille pourrait arriver directement à Civita-Vecchia et de là à Rome, où la sépulture se ferait sans nul éclat. Par cette action, le gouvernement donnerait une juste satisfaction à Torgueil national.

Ce fut pour le duc de Richelieu et pour moi une grande tristesse de reconnaître que les passions politiques ne nous permettaient pas de réaliser cette généreuse pensée. Il est hors de doute que la mort de l'Empereur fut hâtée par l'ardeur dévorante du climat de Sainte-Hélène et par les brusques changements dans sa manière de vivre et toutes ses habitudes, surtout par l'excessif dépit qu'il ressentit des procédés de son geôlier, lord Hudson Lowe, enfin par Téchec de tous ses projets d'évasion; car il ne put jamais se résoudre à regarder sa carrière politique comme terminée. Si toutes ces causes ont puissamment contribué aux désordres qu'on ne tarda pas à constater dans son organisme, ils avaient aussi une cause préexistante. Napoléon est mort d'un ulcère dans l'estomac; or, son père était mort de la même maladie, qu'on regardait comme héréditaire dans sa famille. Ce mot héréditaire n'est pas hasardé, car il se trouve consigné dans une consultation qui fut faito^ à Montpellier, en 1789, par les médecins qui assistèrent à l'ouverture du corps de son père. Cette consultation avait été demandée par les médecins de Corse comme devant les éclairer sur le régime préventif qu'il convenait de faire suivre aux enfants. J'ai eu entre les mains cette pièce authentique que les ministres, pour lever tous leurs doutes, ont cru devoir faire venir de Montpellier.

Il nous était resté une question assez délicate à résoudre. M. de Corbière avait donné sa démission de président de la commission d'instruction publique. M. Laine n'était pas plus que Tannée précédente en disposition de l'accepter.

M. de Pastoret désirait vivement l'obtenir, mais il n'aurait apporté au gouvernement aucune force nouvelle : ses sollicitations furent écartées. Le duc de Richelieu avait au fond de sa pensée un choix qui lui tenait fort au cœur, et qu'il était d'autant plus tenté de réaliser qu'il lui semblait de nature à apaiser la malveillance des royalistes. C'était sur M. l'abbé Frayssinous qu'il avait jeté les yeux. L'abbé s'était fait remarquer par les conférences qu'il faisait entendre dans l'église Saint-Sulpice. La jeunesse de Paris, même celle qu'on pouvait croire, par la nature de ses études, portée vers les idées philosophiques, avait été charmée par la simplicité et la sincérité de l'orateur. Le duc de Richelieu l'avait souvent rencontré chez sa sœur, Mme de Montcalm; il avait été frappé de sa modération, en politique comme en religion. Il trouvait avantage à mettre la principale direction de l'instruction publique entre les mains d'un ecclésiastique. Il pensait que si cet ecclésiastique était un homme sage et modéré, il pouvait défendre l'Université contre les attaques des exaltés, en politique comme en religion. Il fit donc faire par sa sœur des ouvertures à l'abbé Frayssinous ; celui-ci , effrayé de l'énormité du fardeau, avait refusé. Cela donna à M. de Richelieu le temps de réfléchir : il me fit alors confidence de son projet et de ses démarches. Je lui objectai que dans un pays où la liberté des cultes existait en droit et en fait, il était dangereux de placer entre les mains d'un ecclésiastique la direction d'une éducation qui devait être à l'usage de tous les Français, quelle que fût leur foi religieuse. Un prêtre pouvait difficilement, s'il était sincère dans sa croyance, se montrer tolérant et impartial; eût-il personnellement ces qualités si rares, il n'échapperait pas à l'influence du clergé, chez lequel l'esprit de corps est si puissant. Il fallait ajourner la décision ; l'ouverture de la session était proche, et nous serions peut-être heureux d'avoir à disposer de cette situation enviée et importante. M. de

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