‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 158 sur 275 · FAVEUR DE M-* DU CAYLA · texte numérisé non relu

FAVEUR DE M-* DU CAYLA

triche pendant Fémigration, et que l'on avait tout récemment forcé le Roi de payer, comme si on ne pouvait pas demander pour cela un fonds spécial aux Chambres. Le ministre des finances répondit que cela eût été facile en effet si les trente millions donnés en 1814 pour acquitter les dettes de cette nature avaient été employés avec la moindre régularité, mais que la distribution en avait été faite d'une manière si abusive qu'il était fort difficile de risquer par une nouvelle demande l'examen dans lequel les Chambres voudraient alors probablement entrer, de l'usage qui avait été fait de la première allocation. A la suite de ces désagréables et pénibles débats, le projet d'ordonnance présenté par le ministre de la guerre fut définitivement repoussé par tout le conseil.

Il fut évident pour nous que le général de Lauriston avait été dans cette occasion l'interprète des idées, des volontés de Monsieur. Le projet avait été rédigé au ministère de la guerre par M. de Perceval, secrétaire général, sous l'inspiration de M. de Bruges, aide de camp du prince. Cette attitude des amis du pavillon Marsan, cette opposition persistante après le départ de MM. de Villèle et de Corbière étaient de nature à nous faire réfléchir; d'autres circonstances encore en augmentaient la gravité.

Depuis assez longtemps, sans que M. de Richelieu ni aucun des ministres y eussent fait attention, des rapports fort intimes s'étaient établis entre Sa Majesté et Mme du Cayla. C'était une femme encore assez belle, quoique ayant passé la première jeunesse. Ses manières étaient agréables, engageantes, caressantes même quand elle croyait pouvoir le hasarder; sa galanterie était discrète encore (1). Avide,

(1) Mme du Cayla avait été en 1812 une des maîtresses du duc de Rovigo, auquel son fils avait beaucoup trop ressemblé. Elle tut un jour surprise par la duchesse, qui cherchait à prendre sa revanche d*une scène grossière que luf avait faite son mari peu de jours auparavant, au sujet de sa liaison avec le général Sébastiani. Pour n'être pas en reste avec lui, elle avait jugé à propos de s'armer d'une carafe d'eau

intéressée, elle avait plus de souplesse que d'étendue dans l'esprit; fort capable d'intrigue, elle avait une rare habileté pour arriver à ses fins. Sa liaison avec le Roi avait commencé du temps de M. Decazes; on a prétendu qu'elle s'était introduite en rapportant des papiers qu'elle tenait de son père, M. Talon, concernant l'affaire Favras, et que Sa Majesté avait dû mettre beaucoup de prix à recouvrer. M. Talon était lieutenant civil et présidait le Chàtelet en 1790, lors du jugement de l'affaire Favras; or, on sait que cette malheureuse victime avait eu, peu de jours "avant son arrestation, des rapports avec Monsieur, comte de Provence, depuis Louis XVIII. On prétend même qu'il y avait eu dans le silence que garda l'accusé jusqu'à son dernier moment un acte de grand dévouement. Cette supposition, celle des papiers remis au Roi par Mme du Cayla, ne sont appuyées sur aucun document sérieux. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le Roi, après l'avoir revue en 1819, prit un vif intérêt à un procès en séparation qu'elle intentait à son mari, et ordonna à M. Deceizes de tout faire pour amener un accommodement qui fût à son avantage. M. Decazes ne put y parv^enir; le procès s'est poursuivi, et elle a fini par le gagner. A partir do ces premières relations, enveloppées, comme on voit, de quelques obscurités, elle n'avait jamais cessé d'obtenir du Roi des audiences plus ou moins rapprochées. A l'époque où nous sommes parvenus, ces audiences étaient devenues régulières et fréquentes ; elles avaient lieu au moins trois fois par semaine, de trois à cinq heures du soir. Le Roi alors faisait fermer sa porte; il avait prévenu ses ministres qu'à moins d'affaires urgentes, il désirait n'être pas dérangé à ce moment de la journée. Cette recommandation ouvrit enfin les yeux du duc de

et d'en verser le contenu sur les deux amants. Je ne puis avoir aucun doute sur la véracité de l'anecdote : elle me fut racontée, une demi> heure après, par un homme qui était dans la pièce attenante et qui avait tout entendu.

Page 1