‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 159 sur 275 · PAVEUR DE M-« DU CAYLA · texte numérisé non relu

PAVEUR DE M-« DU CAYLA

Richelieu Quoique peu pénétrant de sa nature dans ces sortes de choses, il pensa qu'un pareil changement dans les habitudes royales devait mériter quelque attention. Il m'en parla, ainsi qu'à M. Mounier, mais sans y attacher encore une grande importance, toujours plus disposé à sourire de cette découverte qu'à s'en inquiéter. Le goût du Roi pour cette femme devenait chaque jour plus vif; quand il ne la voyait pas, il lui écrivait plutôt deux fois qu'une dans la journée. On sut bientôt qu'une fort belle maison qui s'élevait à Saint-Ouen, à la place de celle où le Roi était descendu en 1814 et où il avait donné la déclaration de Saint-Ouen, lui était destinée. Pendant quelque temps, on avait ignoré par qui et pour qui elle était construite ; quand on sut qu'elle était bâtie par le Roi, on n'hésita pas à croii^e que c'était un présent qu'il destinait à Madame la duchesse d'Angouléme. Mais lorsque la véritable destination fut connue, elle donna une juste idée du degré de faveur auquel Mme du Cayla était parvenue. Elle avait presque complètement remplacé M. Decazes, ce n'est pas peu dire, dans l'esprit et le cœur de Louis XVIU. Ce prince a eu constamment besoin d'une affection dominante à laquelle il s'est livré tout entier. C'est l'histoire de sa vie privée comme de sa vie politique. A Mme de Balbi a succédé M. d'Avaray, après lui M. de Blacas, puis M. Decazes et enfin Mme du Cayla ! Un ministre moins scrupuleux et plus avisé aurait pu chercher un appui dans la favorite; mais M. de Richelieu, en fait d'intrigues, poussait la naïveté et l'indifférence aussi loin qu'elles pouvaient aller; les uns le blâmaient; ses amis, avec plus de raison à mon sens, l'en louaient. Toujours est-il qu'à son défaut, d'autres s'assurèrent le bienveillant secours qu'il dédaignait, et ce furent ses pires ennemis. Les conseillers de Monsieur ne manquèrent pas de lui signaler le parti qu'il était possible de tirer d'une influence qui l'aiderait à vaincre l'éloignement du Roi à faire à son frère une part dans la gestion

des affaires publiques. La négociation fut conduite, avec toute la promptitude d'un zèle intéressé, par le duc de Doudeauville et par son fils, M. Sosthènes de La Rochefoucauld, l'un des aides de camp de Monsieur.

Dès le mois d'octobre, Monsieur, assuré que le Roi se trouvait dans des dispositions plus favorables, devint plus exigeant et saisit toutes les occasions de manifester au duc de Richelieu combien il était mécontent de sa conduite et de l'esprit qui inspirait les membres de son ministère. Le projet du ministre de la guerre qui venait d'être repoussé, le refus de mettre à la retraite une grande partie des généraux de la Révolution, l'avait profondément irrité. Il s'en expliqua avec le président du conseil : « On ne veut donc, « lui dit-il, rien faire contre les mauvais, ni rien accorder « aux bons? Pensait-on seulement à faire quelque chose « en faveur de ces pauvres émigrés, victimes de leur fidé- «lité, dépouillés de leurs biens, dont beaucoup étaient a dans la misère et auxquels il serait juste et politique « d'accorder enfin l'indemnité reconnue indispensable en « 1818, témoin la proposition que le maréchal Macdonald « avait faite à cette époque dans la Chambre des pairs (1)? a On avait été fort occupé dans la dernière session des « donations de Bonaparte, mais on s'était bien gardé de « penser aux hommes qui n'avaient de titres à faire valoir « que leur dévouement à la cause do la légitimité. » Le

(1) Le maréchal Macdonald avait été amené à faire cette proposition par M. de Sémonville, son beau-frère, qui avait sur son esprit un pouvoir absolu. Outre le désir de se rendre agréable au parti de l'émigration et de reconnaître les faveurs peu prévues dont la Restauration l'avait comblé, M. de Sémonville avait un intérêt personnel à conseiller cette mesure. Acquéreur ou propriétaire d'un fort beau bien d'émigré, de l'hôtel de Broglie, situé dans la rue de Varennes, il avait en vain tenté plusieurs fois de rendre à ce bien le caractère patrimonial en faisant accepter à la famille de Broglie une somme d'argent pour prix de la ratification qu'elle accorderait à la vente. Il ne lui restait donc, pour donner k son hôtel toute la valeur dont il était susceptible, que la ressource d'une mesure générale désintéressant les émigrés et ne leur laissant plus de prétentions à faire valoir.

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