‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 160 sur 275 · L'INDEMNITÉ AUX ÉMIGRÉS · texte numérisé non relu

L'INDEMNITÉ AUX ÉMIGRÉS

duc de Richelieu avait répondu qu'il avait toujours pensé et pensait encore que ce serait une chose utile, juste et d'une saine politique que de donner une indemnité aux émigrés qui leur permît de voir avec moins d'amertume la possession de leurs biens aux mains des acquéreurs. A cette mesure de paix et de réconciliation, tout le monde gagnerait, même les acquéreurs; mais avait-il été possible de décider cette énorme dépense alors que tant de charges pesaient sur la France? Il avait fallu payer les contributions extraordinaires imposées par les étrangers, acquitter les dettes arriérées. Quelque juste, quelque désirable que fût la satisfaction réclamée par les propriétaires spoliés par la Révolution, il était nécessaire de ménager les forces contributives du pays. Le dernier emprunt n'était pas encore classé, il fallait attendre avant de faire un nouvel appel au pays. « J'ai depuis longtemps étudié la question, « j'ai étudié avec soin les conséquences financières du « projet et cherché à connaître l'étendue des pertes subies « par les émigrés; je me suis souvent entretenu de cette « question avec mes collègues , je les ai toujours trouvés c( dans les dispositions les plus favorables, je leur en repar- « lerai encore; mais je prie Monsieur de vouloir bien ne « pas perdre de vue qu'une telle mesure, pour être utile, « pour arriver au but qu'on se propose, doit être combinée « avec grande prudence, renfermée dans de sages limites, « et n'être faite surtout qu'en temps opportun. »

M. de Richelieu, le soir même, me fit connaître cet entretien; nous tombâmes d'accord qu'il n'y avait rien à tenter avant qu'on eût allégé les charges dont le pays était grevé, surtout tant que les grands services de l'État, ceux de la guerre, de la marine et de l'intérieur ne seraient pas complètement assurés. Il ne fallait pas qu'on pût reprocher au gouvernement d'oublier les intérêts généraux pour ne s'occuper que de ceux d'une classe particulière. Il faudrait attendre que la Caisse d'amortissement fût devenue riche

de cent millions de renie environ. On pourrait alors la réduire à soixante millions, somme très proportionnée avec la dette qu'elle aurait à soutenir. M. de Richelieu insista pour que j'allasse trouver Monsieur pour lui faire agréer nos projets et les raisons à Tappui. « Outre Tutilité « de faire connaître la vérité au prince, cette démarche, « disait-il, aura encore l'avantage de lui prouver que le « ministre qu'il regarde peut-être comme le plus opposé à « toutes les propositions favorables aux émigrés s'en occupe <( très sérieusement et en toute franchise. » J'allai donc deux jours après chez Monsieur. Je n'eus pas de peine à faire tomber la conversation sur ce sujet.

Pour ne pas indisposer le prince, dont je connaissais l'impatience, je ne lui dis pas l'époque à laquelle devrait être renvoyée la réalisation de ses exigences; vaine précaution t Après quelques phrases assez sèches. Monsieur me dit : « Si vous ne croyez ni pouvoir faire davantage, ni « pouvoir faire vite, du moins faudrait-il, à l'ouverture de « la session, annoncer formellement vos projets. On sau- « rait alors sur qui compter, cela tranquilliserait un peu les « esprits. » — « Je craindrais, lui répliquai-je, que cela ne « les agitât beaucoup, au contraire. Du moment où cette « question serait soulevée par le gouvernement, tout le (( monde s'en emparerait, les intérêts opposés se déchaîne- « raient. D'un côté les exigences mal satisfaites, de l'autre « les susceptibilités jalouses, les inquiétudes vraies ou « fausses d'intérêts nés de la Révolution, ne manqueraient « pas de se manifester, et causeraient dans le public une « agitation redoutable. Le gouvernement alors aurait beau- « coup de peine à rester dans la ligne qu'il aurait jugée la « seule raisonnable. Je me permettrai donc, ajoutai-je, « d'avoir sur ce point un avis tout à fait opposé à celui de c( Monsieur. Je crois que rien de ce qu'on aura décidé ne « doit être divulgué, que tout doit être préparé à l'avance, a de manière à éviter les discussions, à enlever l'assenti-

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