‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 163 sur 275 · M. ROYER-COLLARD ET M. DE SERRE · texte numérisé non relu

M. ROYER-COLLARD ET M. DE SERRE

centre gauche qui revenaient à la Chambre, il y en avait un fort important, c'étaîtM. Royer-CoUard. Bien qu'il eût été évincé du Conseil d'État, son hostilité, à la fin de la dernière session, avait cependant été contenue dans de certaines bornes; cette fois il arrivait profondément irrité. En voici la raison : dans la situation où se trouvait placé le ministère, ce n'était pas des bancs où siégeait le chef des doctrinaires que devait venir le danger. M. Royer-CoUard s'était attendu à ce que, si l'administration combattait son élection, tout au moins n'y mettrait-elle aucune passion. En effet, telles étaient les instructions que le ministre de l'intérieur, d'accord avec le duc de Richelieu et moi, avait données aux fonctionnaires publics placés sous sa direction ; mais on avait négligé de s'entendre avec le garde des sceaux qui, très hostile à son ancien ami, avait fortement recommandé à tous les magistrats sur lesquels il avait action, de ne rien négliger pour l'écarter. M. Royer-CoUard n'avait pu l'ignorer, et ce n'est pas sans peine qu'il était arrivé à surmonter un si gros obstacle. Sa colère dès lors n'avait plus connu de bornes; ses anciens sentiments d'amitié pour M. de Serre s'étaient changés en haine. Il arrivait avec la résolution de ne rien épargner pour renverser un ministère qui se permettait des procédés aussi durs et qui avait tout fait pour lui enlever dans son département un crédit et une considération dont il jouissait depuis plus de trente ans. Il trouva un puissant auxiliaire dans M. Bertin de Vaux, dont, ainsi que je l'ai dit, le ministère, bien inutilement, bien maladroitement, s'était fait un ennemi en lui refusant la présidence du collège électoral de Versailles. Il n'avait pas été réélu. Bien qu'en dehors delà Chambre désormais, il n'en avait pas moins conservé une grande influence. Il était très lié avec M. de Lalot, M. de Chateaubriand, M. de Talleyrand et M. Mole. Le Journal des Débats était entre ses mains un instrument qui, bien que gêné par la censure, lui offrait beaucoup de ressources. Pour qu'aucune façon de

nuire ne lui msinquàt, il avait conservé des rapports avec M. de Serre; il s'en servit très habilement pour jeter des germes de division dans le ministère. Il lui persuadait qu'il avait une position particulière plus forte que celle de quelques-uns de ses collègues. Il lui disait sans cesse que les royalistes ne le confondaient pas dans la haine qu'ils portaient à certains d'entre eux. De pareilles suggestions ne pouvaient entraîner complètement un homme de la valeur de M. de Serre, mais elles pouvaient mettre de l'hésitation dans son esprit et de l'incertitude dans sa marche. Je voyais tout cela, je n'avais aucun doute sur les conséquences que devaient avoir sur notre administration tant d'éléments hostiles.

Seul, le duc de Richelieu persistait dans sa noble confiance et se reposait de plus en plus sur M. de Villèle qui, depuis son départ, avait eu soin d'entretenir avec lui une correspondance remplie des témoignages de l'attachement le plus démonstratif. Le président du conseil lui répondait en le priant de hâter son retour; il lui disait le besoin qu'il avait de conférer avec lui sur toutes les affaires de quelque importance qui devraient nécessairement s'agiter au début de la session. M. de Vilièle faisait sourde oreille; il aurait craint de blesser M. de Corbière en le devançant, et n'arriva que le 2 novembre. Toutefois, aussitôt descendu de voiture, il se rendit chez M. de Richelieu et lui prodigua les protestations de dévouement et les assurances qu'il le seconderait en tout ce qui dépendait de lui, jusqu'au jour où l'occasion se présenterait enfin de reformer ouvertement une alliance qui n'avait été rompue qu'à son plus grand regret. M. de Villèle était, j'en suis certain, sincère en faisant cette déclaration ; il tenait alors, plus qu'on ne l'a cru, au duc de Richelieu et ne concevait guère la possibilité de former un ministère sans lui ; tout son désir, comme toute son espérance, était de l'amener à rester à la tète d'un cabinet composé d'éléments plus rassurants pour les roya-

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