M. DE LAVAL ET M. PASQUIER
listes. Il était fermement convaincu que la force des choses amènerait ce résultat, qu'il ne fallait qu'un peu de patience pour y arriver sans secousses. On peut ajouter que c'était l'opinion de la grande majorité du parti royaliste. Ce parti a toujours été vis-à-vis de M. de Richelieu dans des dispositions fort singulières. Il ne le prisait pas à sa haute valeur, ne l'aimait pas davantage, il ne lui accordait qu'une médiocre capacité, surtout il ne lui pardonnait pas de n'être pas entièrement dévoué aux idées et aux préjugés de son ancienne caste. Il restait toutefois intimidé par l'éclat si pur de sa réputation, par son incontestable autorité en Europe, et gardait malgré tout la conviction qu'il était impossible de s'en passer. Ce fut ce que me dit M. de Laval, dans une conversation que nous avions ensemble aussitôt que le résultat des élections fut connu. Il était fort avant dans les secrets des meneurs du parti royaliste ultra, informé chaque jour par son cousin M. Mathieu de Montmorency. M. de Laval n'avait eu qu'à se louer de moi pendant son ambassade en Espagne, et aurait voulu me remettre dans les bonnes grâces de ses amis. « Voilà, me dit-il, le résultat « des élections connu, vous ne pouvez plus nier que de « nouvelles combinaisons ministérielles ne soient inévi- « tables; il ne tient encore qu'à vous d'y entrer et même d'y « exercer une grande influence. On vous connaît; on rend « justice à votre talent, aux services que vous avez rendus, « on ne demande qu'à vous conserver, mais il faut aller « rondement dans une affaire de cette nature. Il n'y a dans « votre ministère que quatre hommes qui aient acquis une « véritable importance et que nous ayons intérêt à con- « server : le duc de Richelieu, vous, M. de Serre et M. Roy; « que les autres se retirent, et on pourra alors former une c( combinaison qui tranquillisera nos intérêts et rendra la (( situation inébranlable. Mais il n'y a pas un moment à (c perdre, il faut se décider. »
Le duc de Laval parla longtemps sur ce thème sans
que j'eusse envie de Tinterrompre; enfin je lui dis : « Je (c ne sais pas si tout ce que vous venez de dire est vrai, « mais vous le croyez, et cela suffit. Je vous dois sans doute « une grande reconnaissance pour la franchise de votre « démarche et les sentiments qui l'ont dictée ; j'y dois « répondre avec une entière sincérité. Je suis si profondé- « ment ennuyé et fatigué des intrigues dont je suis témoin « depuis six mois, qui n'ont pour objet que la satisfaction « de quelques ambitions, que j'ai pris la ferme résolution « d'y rester absolument étranger et de ne plus écouter ce « qu'on pourra m'en dire. Tant que je serai ministre du « Roi, je remplirai mes fonctions de mon mieux; le jour a où je cesserai de l'être, je me retirerai sans nul regret. « Je ne prétends défendre mon existence que par la corce rection et la conscience avec lesquelles je m'acquitte des « devoirs qu'elle m'impose. Je ne consentirai donc à faire a aucune concession à des idées contraires aux miennes, « ni aucune alliance avec ceux qui ne les partagent pas. « Quant aux idées que vous avez adoptées, aux plans que « vous et vos amis pouvez former, c'est au duc de Riche- « lieu, croyez-moi, qu'il faut en porter la confidence; lui « seul peut, par son caractère, rester le lien qui unira tous (c ceux qui peuvent encore s'entendre pour le bien du pays « et le service du Roi. — Oui, sans doute, répliqua M. de « Laval, mais il faut quelqu'un pour le décider, et il est « bien malheureux que vous ne vouliez pas être ce quel- « qu'un. »
Je fis connaître, comme je le devais, cette ouverture à M. de Richelieu, il y fit peu d'attention. Son idée fixe depuis l'arrivée de M. de Villèle était de l'accabler des marques de confiance qui devaient, croyait-il, l'engager davantage. lUui avait fait part de tous nos projets, notamment de celui relatif à la demande de la censure pour cinq ans. Cette idée eut l'entière approbation de M. de Villèle ; puis il lui raconta tout ce qui s'était fait en son absence. Ce n'était pas encore