‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 165 sur 275 · TESTAMENT DE NAPOLÉON. 38S · texte numérisé non relu

TESTAMENT DE NAPOLÉON. 38S

assez, il me pria de le mettre au courant de la politique extérieure et de lui communiquer mon rapport au Roi, du 17 octobre, ainsi que la note confidentielle sur le résultat probable des conférences de Hanovre. M. de Villèle garda les deux pièces pendant vingt-quatre heures et leur donna son assentiment le plus complet. C'était d'autant plus remarquable que dans la note, on doit s'en souvenir, je disais les menées des cabinets de Londres et de Vienne pour renverser le ministère présidé par le duc de Richelieu. Il n'est pas douteux pour moi que le président du conseil ne me demandait de la communiquer à M. de Villèle que dans l'espoir que ses sentiments de bon Français lui feraient repousser toute connivence avec l'étranger. Les hommes tels que M. de Richelieu sont exposés à se tromper souvent, lorsqu'ils veulent juger les autres d'après leurs propres sentiments.

Enfin M. de Villèle fut appelé dans une commission qui devait décider une question fort délicate. Cette commission était composée de M. de Serre, M. Mounier, M. Portai et moi. Il s'agissait du testament de Bonaparte, dont la communication confidentielle venait d'être donnée au gouvernement par M. de Montholon et le général Bertrand, arrivés en France dans les premiers jours d'octobre. Le général Bertrand, condamné à mort par contumace en 1815, avait réclamé la faveur d'être couvert par l'amnistie. La bonté royale n'avait pas hésité à lui accorder cette grâce. Le testament dont il s'agissait d'assurer l'exécution mettait à la disposition des exécuteurs testamentaires des fonds considérables que Napoléon avait laissés en Europe, notamment entre les mains de M. Laffitte.

Une première difficulté se présentait; M. Laffitte ne trouvait pas, et avec assez de raison, que les exécuteurs testamentaires eussent qualité suffisante pour qu'il pût avec sûreté se dessaisir en leurs mains; il voulait y être, au moins pour la forme, contraint par jugement. En provo-

quant un jugement, on s'exposait à plus d'un danger; d'une part, le gouvernement pouvait prétendre que les sommes déposées par Napoléon au moment de son départ de Paris en 1815 ne lui appartenaient pas, ne pouvaient lui appartenir, qu'elles avaient été distraites du Trésor public, qu'elles devaient y être réintégrées; d'autre part, le testament, qui depuis a été publié, était d'une teneur telle, que sa publication pouvait facilement être considérée comme tendant à faire revivre des droits abolis, des prétentions insoutenables, voire môme une provocation à la révolte. On avait à craindre que le ministère public ne conclût à sa suppression, à son annulation comme pièce séditieuse et comme ne pouvant avoir aucune exécution en France. M. de Montholon, qui suivait plus spécialement cette affaire, comprenait toutes ces difficultés; conseillé par M. de Sémonville, il avait pris le parti de soumettre la question au ministère, en déclarant qu'il était disposé à ne rien faire que ce qui serait jugé convenable. C'était donc sur la réponse à lui donner qu'il s'agissait de délibérer. La répétition par le gouvernement des sommes dont M. Laffittc se trouvait dépositaire fut d'abord écartée d'un commun accord; il n'y eut qu'une voix pour la trouver indigne de la grandeur nationale et de la dignité royale ; mais on fut beaucoup plus embarrassé sur la possibilité de de laisser plaider en France la valeur légale d'un pareil testament et d'en laisser poursuivre l'exécution. M. de Villèle, avec une indifférence affectée, dédaignait ce qu'il appelait de sottes déclamations. Il fut d'avis qu'on devait laisser aux exécuteurs testamentaires toute la latitude pour faire valoir leurs droits. On ne devait pas craindre, dit-il, un scandale qui serait bientôt oublié et dont Teffet n'était nullement redoutable. « Dans la plus grande partie delà « France, je l'accorde, lui dis-je, mais dans la Chambre des « députés, devant cette majorité que vous connaissez bien, « je suis forcé à regret de le nier. Vous chargerez-vous,

« VOUS, monsieur de Villèle, de répondre aux orateurs de tt votre parti, quand ils se récrieront sur Vincurie^ pour ne « pas dire plus, d'un ministère qui laisse publier une pareille (c pièce, qui souffre qu'on prétende exécuter un acte dans a lequel, outre la distribution des six millions déposés chez (( M. Laffitte, distribution presque entièrement faite au « profit des personnes exceptées en 1815 de l'amnistie et « de celles qui ont pris la part la plus active aux événea mentsdesCent-jours, l'ex-Empereur va jusqu'à prétendre « exercer sur la France une répétition de deux cents mil- « lions? Il veut que cette somme énorme soit distribuée (c entre tous les soldats et officiers qui ont fait partie de « l'armée depuis 1792 jusqu'en 1815, et entre les villes et « campagnes qui ont le plus souffert des deux invasions. « Vous croyez que le ministère peut autoriser, même par « son silence, un pareil acte de souveraineté? Vous croyez « sérieusement qu'il nous est possible d'autoriser la publi- « cation d'une pièce où l'assassinat du duc d'Enghien est « présenté aux contemporains et à la postérité comme une « action juste, nécessaire, comme une légitime représaille « d'assassinats médités et ordonnés par le comte d'Artois, « aujourd'hui héritier présomptif de la couronne ? »

M. de Villèle céda à ces observations, sans avoir l'air d'être convaincu et témoignant sa surprise de scrupules si exagérés. Tout le conseil fut de mon sentiment. M. de Montholon prit quelques mois plus tard le parti de déposer le testament en Angleterre, comme ayant été fait sur terre anglaise, et de s'en faire délivrer un extrait, pour ce qui concernait seulement les sommes déposées chez M. Laffitte. C'est avec cet extrait qu'il lui a été possible de faire à M. Laffitte les sommations qui plus tard ont amené entre celui-ci et les légataires une transaction à l'amiable. M. de Villèle est arrivé à la tète des affaires peu de temps après, il n'a point alors jugé à propos de pratiquer cette conduite si généreuse qu'il avait conseillée avec tant d'assurance.

Le testament de Bonaparte a été rendu public, il se compose d'une partie principale et de plusieurs codicilles. Dans la première se trouve la déclaration sur le duc d'Enghien ainsi que la répartition des deux cents millions aux villes et aux soldats. Il n'y avait pas moyen de ne pas produire cette pièce, puisqu'elle renfermait aussi la disposition concernant les six millions déposés chez M. Laffitte et l'institution des exécuteurs testamentaires. M. de Montholon fut donc obligé d'en donner une copie complète, lorsqu'il présenta sa demande au ministère français. Quant aux codicilles, il n'en avait montré que ce qu'il avait voulu. Ilavail supprimé, par exemple, celui qui contenait le legsàCantillon, auteur d'une tentative d'assassinat sur le duc de Wellington, avec la justification de cette tentative. Depuis, cette disposition fut révélée, parce que le codicille qui la renferme contient d'autres libéralités dont on ne voulait pas priver les ayants droit. Il a donc été, comme le reste, déposé au greffe public de Londres. C'est là que j'ai pu le lire, ainsi que tout le testament. J'ai pu alors vérifier l'exactitude du récit de M. de Montholon, auquel il m'avait été jusqu'alors difficile de croire. Il m'avait affirmé que n lui ni aucune des personnes habitant Sainte-Hélène n'avaient eu connaissance du paragraphe concernant le duc d'Enghien, qu'il n'existait point lorsque, quelques jours avant sa fin, Bonaparte leur avait donné lecture de son testament, mais que, l'avant-veille de sa mort, l'ayant redemandé à celui qui en était dépositaire, il l'avait ouvert et refermé après y avoir ajouté quelques mots qui n'avaient été connus de personne. Le fait est exact, il est impossible d'en douter quand on voit l'original. L'article tout entier est écrit d'une petite écriture fort serrée et a été évidemment intercalé avec grand'peine entre deux autres articles écrits, comme tout le reste, d'une assez grosse écriture. Ainsi c'est au moment de rendre le dernier soupir que Napoléon a pu faire une telle déclaration. Il est bien

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